Karim Ben Cheïkh : à l’AEFE l’ « urgence budgétaire absolue qui n’en n’était pas une. »

Karim Ben Cheïkh : à l’AEFE l’ « urgence budgétaire absolue qui n’en n’était pas une. »

À la suite d’un revirement budgétaire de l’AEFE, passée d’un déficit annoncé de 59 millions d’euros en décembre 2025 à un excédent de 3 millions d’euros validé le 11 mars 2026, Karim Ben Cheïkh, député Les Écologistes des Français de l’étranger (9ème circonscription), revient pour Lesfrancais.press sur les réformes de décembre qui selon lui, sont une façon de passer des réformes non concertées sous des prétextes d’urgence qui ne sont pas justifiés. Ces réformes transforment déjà le modèle de l’AEFE, selon le parlementaire, qui dénonce des débats confus sur les chiffres et les enjeux.

Quel bilan financier pour l’AEFE ?

Lesfrançais.press : « Monsieur le député, en décembre 2025, le conseil d’administration de l’AEFE évoquait un déficit de 59 millions d’euros et adoptait des mesures budgétaires d’urgence, qui ont immédiatement entraîné une hausse des frais de scolarité dans les établissements. Pourtant, le 11 mars dernier, l’agence a finalement fait valider un budget 2025 excédentaire de 3 millions d’euros. Comment expliquezvous ce revirement entre les prévisions alarmantes de décembre et ce résultat aujourd’hui positif ? »

Karim Ben Cheïkh : « J’ai interrogé la direction de l’AEFE durant le dernier conseil d’administration du 11 mars pour comprendre la raison de cet écart entre la prévision et le réalisé. L’affaire est importante puisque ce déficit annoncé a été la justification principale à la mise en œuvre de mesures budgétaires dès le mois de décembre, avant même que la réflexion sur la réforme de l’AEFE ait été menée à son terme. Ces mesures annoncées en décembre sont durement ressenties par les parents d’élèves. Elles consistent en un transfert de charge de 90 millions d’euros en volume de l’AEFE vers les établissements, et donc vers les parents.

« Nous avons été privés du temps de réflexion nécessaire et d’une réforme qui devait être appréhendée dans sa globalité, au prétexte d’une urgence absolue qui n’en n’était pas une. »

L’explication donnée à cet écart est que le résultat excédentaire est un résultat conjoncturel dû à un ensemble de mesures ponctuelles de récupération de dettes, de remontées exceptionnelles. Il semble aussi que certains EGD (Établissements en gestion directe) aient renoncé à des investissements en prévision des hausses de contributions attendues pour l’année prochaine. Auquel cas ce serait des investissements futurs qui auraient été déprogrammés ou reportés. Quelle qu’en soit l’explication, cet écart signifie une chose : nous avons été privés du temps de réflexion nécessaire et d’une réforme qui devait être appréhendée dans sa globalité, au prétexte d’une urgence absolue qui n’en n’était pas une. »

Vers une annulation des mesures prises par le CA de l’AEFE du 18 décembre dernier ?

Lesfrançais.press : « Si la trésorerie de l’AEFE affiche aujourd’hui un solde positif, que demandezvous concrètement à l’agence ? Une révision des hausses de frais de scolarité, ou un changement plus profond dans la gestion budgétaire ? »

Karim Ben Cheïkh : « Je demande purement et simplement l’annulation des mesures du 18 décembre dernier transférant des charges aux établissements. Les conditions dans lesquelles ces mesures ont été décidées sont un élément de rupture de confiance. De plus, elles ont des effets structurels qui déterminent par avance les orientations de toute réforme à venir de l’AEFE.

Communiqué sur l'AEFE de Karim Ben Cheîkh, député des Français de l’étranger (9ème circonscription)
Communiqué sur l'AEFE de Karim Ben Cheîkh, député des Français de l’étranger (9ème circonscription)

Le gouvernement dit que l’équilibre économique de l’AEFE n’est pas soutenable. Évidemment puisqu’il a décidé de faire des économies sur le dos du réseau par une politique d’attrition budgétaire ! La subvention pour charge de service public attribuée par le gouvernement à l’AEFE baisse fortement depuis trois exercices budgétaires. Initialement le gouvernement proposait même pour 2026 la subvention la plus basse depuis 2009. Il faut ajouter qu’il y a un autre élément technique et financier qui met la pression sur les comptes de l’AEFE. L’Agence répartit 5000 personnels de l’Éducation nationale dans les établissements du monde entier, EGD et conventionnés, et la charge de leurs pensions civiles n’a cessé de peser sur les comptes de l’Agence. L’enveloppe de compensation pour la charge des pensions civiles décidée par Bercy n’a pas varié depuis 2009 soit 120 millions d’euros annuels alors que la dépense pour l’AEFE est estimée à 187 millions d’euros en 2025. C’est donc le gouvernement lui-même par ses choix budgétaires contestables qui met l’AEFE en difficulté.

« Le gouvernement a ouvert le chantier d’une réforme, je souhaite que tout soit mis à plat. »

Cette situation intenable a abouti à ce que l’administration nous présente des mesures urgentes en décembre 2025, votées malgré l’opposition des parlementaires, des parents d’élèves et des syndicats de professeurs sous le prétexte de l’urgence absolue, avant même, encore une fois, que les réflexions en cours sur les pistes de réforme aient abouti. Ces mesures ont des effets structurels sur le modèle de l’Agence. Elles alourdissent le coût des professeurs détachés de l’Éducation nationale pour les établissements. En ce sens, elles déterminent par avance les orientations de la réforme que le gouvernement souhaite et engagent une évolution du modèle de l’Agence dans lequel on souhaite nous embarquer. Ces mesures changent toutes les prévisions et calculs d’opportunités des établissements et préparent la voie à un modèle avec moins de détachés de l’AEFE, un modèle moins pilotable en tant que politique publique, “flexibilisé” ou libéralisé.

Le gouvernement a ouvert le chantier d’une réforme, je souhaite que tout soit mis à plat. Je ne conteste pas que des arbitrages soient nécessaires ou qu’une réforme importante puisse être discutée mais pas avec cette méthode qui consiste à faire ingérer goutte après goutte la potion des réformes néolibérales. Je souhaite que le réseau AEFE serve plus une politique d’influence pilotée clairement et reste un service public d’enseignement pour nos communautés à l’étranger. »

Quelle communication sur les chiffres de l’AEFE ?

Lesfrançais.press : « Il y a quelques semaines, votre collègue de l’Assemblée nationale Frédéric Petit (MoDem) a adressé aux Françaises et Français de l’étranger un courriel présentant plusieurs chiffres sur l’AEFE : la part de la subvention de l’État, le nombre d’enseignants détachés ou encore l’équilibre entre financement public et frais de scolarité dans les établissements en gestion directe. Vous contestez visiblement certains de ces éléments. Selon vous, les chiffres partagés par le député Petit sont-ils inexacts ? »

Karim Ben Cheïkh : J’ai eu connaissance de cet email. J’ai interrogé l’AEFE sur les chiffres présentés, ses réponses sont d’ailleurs publiques et consultables, ces chiffres n’ont aucune réalité comptable et budgétaire. Cette communication contient des chiffres faux et présentés de manière à servir une thèse qui est celle de mon collègue. À mon sens cela constitue une entorse à la sincérité du débat. Par ailleurs, il y a un vrai mélange des genres qu’il convient d’éclaircir.

Karim Ben Cheîkh, député des Français de l’étranger (9ème circonscription)
Karim Ben Cheîkh, député des Français de l’étranger (9ème circonscription)

La question la plus importante à mes yeux est d’engager un débat sincère sur le modèle de l’AEFE et son financement sur la base de chiffres incontestables. C’est ce à quoi mes collègues parlementaires du Sénat s’attellent, avec une mission parlementaire. Du côté du gouvernement, la sénatrice Cazebonne a été mandatée par le Premier Ministre pour produire un rapport sur des réformes de l’AEFE.

Je sais qu’il y a différentes propositions et visions sur l’avenir de l’AEFE. Mais il ne faut pas que le débat soit confisqué par le et sa rapporteure en imposant des orientations qui sont déjà en grande partie déterminées par les mesures déjà mises en œuvre. L’Assemblée nationale doit aussi se saisir rapidement de ce sujet important et contribuer elle aussi à un débat éclairé, chiffré. C’est en tous cas ce à quoi je m’emploie notamment à la Commission des Finances de l’Assemblée nationale.

Lesfrancais.press : « La réforme de l’AEFE est désormais sur la table. Dans un communiqué, vous rappelez que « le Premier ministre a confié à (votre) collègue parlementaire de la majorité Samantha Cazebonne une mission de réflexion sur l’avenir de l’AEFE. Si une réforme doit être engagée, elle doit pouvoir l’être dans un cadre de confiance et dans le respect des règles du dialogue démocratique. » Aujourd’hui qu’attendez-vous concrètement de Sébastien Lecornu ? »

Karim Ben Cheïkh : « J’attends du chef du gouvernement qu’il écoute non pas seulement les arguments techniques et budgétaires mais se fasse une idée de ce qui constitue l’intérêt du pays et le type de service public auquel les Français de l’étranger aspirent. L’AEFE est un sujet d’intérêt national majeur en tant qu’outil de rayonnement. La diplomatie culturelle et d’influence constitue la première ligne de défense des intérêts de notre pays au niveau international. Le Premier Ministre se réfère parfois au fait qu’il a des convictions gaullistes. Si c’est le cas alors nous serons d’accord pour considérer l’intérêt de l’État et celui des Français avant de considérer les problèmes budgétaires qui peuvent se résoudre par des choix. 

« L’AEFE est un sujet d’intérêt national majeur en tant qu’outil de rayonnement. »

La question qu’il devra se poser est combien vaut notre capacité d’influence ? Quel modèle garantit le mieux que l’enseignement français reste une politique d’influence pilotée ? Et combien vaut le fait de gagner à l’enseignement français des centaines de milliers d’élèves ? Pour moi c’est inestimable et quand bien même nous parlerions du montant du chèque, je rappelle que l’État verse aujourd’hui environ 400 millions d’euros pour l’AEFE au titre de la subvention pour charge de service public (391 millions d’euros en 2026 avec un amendement de 7 millions d’euros supplémentaire dont l’affectation est à confirmer) et 107 millions d’euros pour les bourses scolaires des familles françaises alors que le périmètre économique du réseau avoisine les 4 milliards d’euros. 85% du réseau est en réalité financé par les frais de scolarité des familles. Nous ne résoudrons pas le problème du déficit public français qui représente 124 milliards d’euros en 2026 avec des économies de bout de chandelles sur l’AEFE. En revanche, nous mettons en difficulté grave notre opérateur par une politique d’attrition irresponsable à mon sens. »

Quelles mesures prioritaires pour la réforme de l’AEFE ?

Lesfrancais.press : « Selon vous, quelles seraient aujourd’hui les deux ou trois mesures prioritaires à mettre en œuvre pour garantir le développement et la pérennité des établissements français à l’étranger qui appartiennent au réseau de l’AEFE ?

Karim Ben Cheïkh : « Si nous devions retenir une mesure pour les EGD, ce serait celle de leur permettre d’emprunter comme tout autre acteur. Aujourd’hui, les EGD n’ont pas le droit, par la loi, d’emprunter et cela les empêche d’avoir à disposition un outil essentiel de financement de l’investissement. Or, ce sont les EGD qui sont la principale source de financements propres de l’AEFE. Une telle évolution législative  permettrait d’assurer de meilleures remontées financières à l’AEFE sans peser sur les parents d’élèves et sans peser trop fortement sur les autres établissements du réseau. Cette piste a été travaillée au Sénat et à l’Assemblée, elle est juridiquement fiable et j’ai proposé cette évolution à de nombreuses reprises.

Vendredi 18 novembre 2022, le proviseur de l’Etablissement Régional de Tunis, M. Bousquet, a accueilli le député des Français de Tunisie, M. Karim BEN CHEIKH. ©KBC
Vendredi 18 novembre 2022, le proviseur de l’Etablissement Régional de Tunis, M. Bousquet, a accueilli le député des Français de Tunisie, M. Karim BEN CHEIKH. ©KBC

Le sénateur Jean-Yves Leconte l’avait également proposé à raison. Il est nécessaire d’avoir un vrai travail d’évaluation des coûts et des remontées internes au réseau ainsi qu’un bilan sincère de la stratégie Cap 2030. Nous avons étendu le réseau depuis huit années en travaillant avec des établissements partenaires dans des pays où l’enseignement français était déjà développé. Toutefois nous avons oublié les ambitions de développer et soutenir notre réseau dans les pays cibles initialement envisagés et nous avons éludé la réflexion sur les conséquences de l’augmentation continue des frais d’inscription sur les familles.

« Si nous devions retenir une mesure pour les EGD, ce serait celle de leur permettre d’emprunter comme tout autre acteur. »

Enfin l’attrition des moyens empêche de soutenir la croissance des petites écoles à gestion parentale qui ont longtemps été les principaux vecteurs de développement naturel du réseau. Un diagnostic plus précis et plus complet de ce qui a été mené jusqu’ici est indispensable. Nous devons équilibrer la croissance et la répartition des moyens dans ce réseau. Pour l’instant ce n’est pas la démarche que j’observe. Certains avancent à marche forcée dans le même sillon :  l’approfondissement des réformes du réseau qui consistent à mettre toujours moins de professeurs détachés à l’AEFE et transférer des charges croissantes sur les familles. Cette voie du “cost-killing” à tout prix est à mon sens porteuse de nombreux dangers. »

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