L’Inde : une grande puissance en quête de reconnaissance internationale

L’Inde : une grande puissance en quête de reconnaissance internationale

Selon les premiers résultats économiques de l’année 2025, l’Inde a dépassé le Japon pour devenir la quatrième économie mondiale. Cette position devrait être officiellement confirmée au moment même où le ministère des Statistiques met à jour sa méthode de calcul du produit intérieur brut. Cette réforme statistique s’inscrit dans une volonté des autorités indiennes de renforcer la crédibilité et la transparence des données économiques du pays. À mesure que son poids économique augmente, l’Inde souhaite être reconnue non seulement comme une puissance émergente, mais également comme un pays disposant d’indicateurs statistiques fiables et comparables à ceux des grandes économies développées.

Une économie plus rurale et moins industrielle que prévu

Selon les dernières révisions méthodologiques, l’économie indienne apparaît plus rurale que ce que les estimations précédentes laissaient penser. L’agriculture représenterait désormais près de 18 % du PIB. Son poids a été réévalué à la hausse, notamment grâce à une meilleure prise en compte de certaines activités comme la pêche et la production laitière qui occupent une place importante dans l’économie rurale.

Les activités financières et les services aux entreprises ont également été révisés à la hausse. En revanche, les secteurs du commerce, de l’hôtellerie et des transports affichent une production inférieure de 26 % aux estimations antérieures. Au total, le secteur des services apparaît environ 8 % plus petit qu’avec l’ancienne méthodologie et représenterait désormais 41 % de l’économie.

Malgré ces révisions statistiques, l’économie indienne demeure l’une des plus dynamiques au monde. La croissance a atteint environ 7,1 % pour l’exercice budgétaire 2024-2025, un rythme nettement supérieur à celui observé dans la plupart des grandes économies. Le pays résiste relativement bien aux tensions commerciales internationales et aux droits de douane imposés par les États-Unis. La décision de la Cour suprême américaine de limiter certaines mesures tarifaires a d’ailleurs constitué une évolution favorable pour l’économie indienne, le nouveau taux décidé par l’administration américaine étant inférieur au tarif initialement envisagé.

L’industrie manufacturière représente environ 15 % du PIB, mais a été légèrement révisée à la baisse. Son poids demeure inférieur aux ambitions affichées par le Premier ministre Narendra Modi, qui visait une part de 25 % du PIB à l’horizon 2025 dans le cadre de la stratégie Make in India. Néanmoins, certains segments industriels connaissent une expansion rapide. La production de technologies avancées, l’assemblage d’équipements électroniques et l’implantation de chaînes d’approvisionnement internationales contribuent désormais de manière significative à la croissance. Les réformes engagées en faveur des entreprises, notamment dans les domaines fiscal et réglementaire, commencent également à produire leurs effets.

Inde
Image d'illustration © Getty Images

Économie informelle : des progrès dans la lutte contre le travail non déclaré

L’un des défis majeurs de l’économie indienne demeure l’ampleur du travail informel. Malgré la forte croissance enregistrée ces dernières années, près de 85 à 90 % des travailleurs restent employés dans l’économie informelle, qu’il s’agisse de micro-entreprises familiales, d’activités de rue ou d’emplois non déclarés dans l’industrie et les services. Selon plusieurs estimations, l’économie informelle représenterait encore entre 20 et 30 % du produit intérieur brut.

Depuis une dizaine d’années, les autorités indiennes ont engagé une stratégie progressive visant à formaliser l’économie. Plusieurs réformes ont joué un rôle structurant. L’introduction en 2017 de la taxe nationale sur les biens et services (GST) a contribué à intégrer un grand nombre d’entreprises dans le système fiscal en les incitant à déclarer leurs transactions afin de bénéficier de crédits de taxe. Parallèlement, la généralisation des paiements numériques, accélérée après la démonétisation de 2016, a réduit la place des transactions en espèces et amélioré la traçabilité des activités économiques.

Le gouvernement a également lancé plusieurs programmes destinés à identifier les travailleurs informels et à faciliter leur accès à la protection sociale. Créé en 2021, le portail e-Shram vise ainsi à constituer une base nationale des travailleurs non organisés afin de faciliter leur accès aux prestations sociales et aux assurances. Les réformes du droit du travail, regroupées dans quatre nouveaux codes adoptés au cours des dernières années, poursuivent le même objectif : simplifier la réglementation et encourager les entreprises à déclarer leurs salariés.

Ces initiatives commencent à produire des résultats. Le nombre d’entreprises enregistrées et de travailleurs déclarés progresse. Néanmoins, la formalisation de l’économie reste un processus lent. Le tissu productif indien demeure dominé par un grand nombre de micro-entreprises familiales et par des formes d’emploi précaires qui échappent encore largement à la régulation publique.

Une crédibilité statistique en construction

La question de la fiabilité des statistiques économiques a longtemps suscité des interrogations. Il y a une douzaine d’années, plusieurs économistes avaient exprimé des doutes quant à la qualité des chiffres du PIB, notamment parce que certaines révisions statistiques avaient réduit la croissance attribuée au gouvernement précédent. La décision prise en 2019 de suspendre la publication d’une enquête révélant un recul de la consommation rurale avait également alimenté le soupçon que les autorités pouvaient être tentées d’écarter certaines informations jugées politiquement sensibles. Dans ce contexte, le fait que les nouvelles estimations statistiques dressent un tableau moins favorable du bilan économique du gouvernement actuel est perçu par de nombreux observateurs comme un signe encourageant. Il suggère que les autorités statistiques disposent d’une autonomie croissante et que la transparence progresse.

Pour Narendra Modi, ces évolutions interviennent à un moment clé. L’Inde cherche à s’affirmer comme une grande puissance économique et géopolitique. La fiabilité des statistiques, tout comme la formalisation progressive de l’économie, constitue désormais un élément essentiel de cette quête de reconnaissance internationale.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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