L’idée selon laquelle la société serait aujourd’hui plus polarisée, plus violente et plus conflictuelle qu’autrefois est largement admise. Pour autant, ce ressenti est loin d’être pleinement confirmé par les faits. Les actes délictueux sont, selon les statistiques, en légère augmentation ces dernières années, après avoir reculé des années 1970 aux années 2010. S’agissant du débat public, les populations n’ont sans doute jamais été aussi homogènes qu’aujourd’hui. La France a connu une véritable lutte des classes jusque dans les années 1980, qui a en grande partie disparu. Les modes de vie convergent davantage, que ce soit dans l’usage des smartphones ou dans les manières de se vêtir. Autrefois, un ouvrier ne s’habillait pas comme un cadre, ni un jeune comme une personne âgée. Des différences subsistent, mais elles sont moins visibles.
Une étude du CRÉDOC, publiée au mois de décembre dernier, souligne d’ailleurs la moindre conflictualité de la société française.
Une société française homogène
Sur les grands sujets de société, les Français affichent des opinions relativement homogènes. En 2025, 77 % d’entre eux se déclarent favorables au mariage entre personnes de même sexe, et 67 % approuvent la possibilité pour ces couples d’adopter un enfant. En 2007, ces proportions n’étaient respectivement que de 55 % et 40 %. En moins de vingt ans, l’opinion majoritaire s’est donc nettement déplacée. Les enquêtes internationales confirment ce mouvement. Selon l’European Values Survey, seuls 42 % des répondants jugeaient l’avortement « justifié » en 1981, 43 % le divorce et 40 % l’euthanasie. Quatre décennies plus tard, les opinions favorables atteignent respectivement 67 % pour l’avortement, 73 % pour le divorce et 70 % pour l’euthanasie. Trente ans ont été nécessaires pour que l’adhésion à l’avortement passe de 40 % à 60 %, 27 ans pour le divorce, 21 ans pour le travail des femmes, 18 ans pour l’euthanasie et seulement 12 ans pour l’adoption par des couples de même sexe.
Ce mouvement s’accompagne d’un rapprochement progressif des générations. Les seniors, longtemps les plus réservés à l’égard de ces évolutions, tendent à converger vers les positions des plus jeunes sur le mariage entre personnes de même sexe, l’avortement, le divorce ou l’euthanasie. Certes, de nouveaux clivages sont apparus. En 2025, 58 % des Français se disent favorables à la gestation pour autrui, contre 42 % défavorables. L’introduction d’un genre « autre » sur les papiers d’identité divise davantage encore, avec 44 % d’opinions favorables contre 56 % défavorables. Toutefois, à niveau de clivage comparable, ces débats génèrent aujourd’hui moins de positions extrêmes que par le passé. En 2007, le mariage entre personnes de même sexe suscitait 32 % de réponses « tout à fait d’accord » et 32 % « pas du tout d’accord ».
La gestation pour autrui ne mobilise en 2025 que 19 % d’adhésions très fortes et 21 % de rejets absolus. De même, l’introduction d’un genre « autre » suscite une opposition franche de 34 % des répondants, un niveau inférieur au rejet radical de l’adoption par les couples de même sexe en 2007, qui atteignait alors 41 %.
Un sentiment de division
Cette convergence des opinions n’empêche pas les Français de penser que leur société est profondément divisée. En 2019, une enquête du think tank Destin Commun montrait que neuf Français sur dix considéraient le débat public de plus en plus agressif. En 2023, le baromètre Edelman Trust Barometer indiquait que 70 % des Français estimaient leur pays plus fragmenté qu’auparavant, contre 53 % des Espagnols et 35 % des Japonais.
Cette perception d’une montée des tensions n’est pas nouvelle. Dès 2016, une enquête de la Fondation de Dublin révélait déjà une forte inquiétude quant à la cohésion sociale. Elle traduit sans doute une attente élevée vis-à-vis d’un débat public apaisé, voire idéalisé, dépassant les seules questions de mœurs pour intégrer d’autres thématiques structurantes, comme l’environnement ou la redistribution fiscale.

Une crispation récente apparaît néanmoins au sein de la société française. Entre 2023 et 2025, la part des personnes « tout à fait ou assez d’accord » avec le mariage entre personnes de même sexe recule de 4 points. Ce recul ne s’explique pas par une montée des oppositions les plus dures, mais par un affaiblissement des adhésions les plus marquées : la part des Français se disant « tout à fait d’accord » passe de 53 % en 2023 à 43 % en 2025, soit une baisse de 10 points en deux ans. Ce phénomène est particulièrement visible chez les jeunes hommes et les personnes peu diplômées. Sur les sujets plus récents, le mouvement est encore plus net. La proportion de personnes fermement opposées à l’introduction d’un genre « autre » sur les papiers d’identité atteint 34 % en 2025, soit 5 points de plus qu’en 2022. Chez les jeunes, le rejet progresse fortement : 31 % en 2025, en hausse de 9 points en trois ans, aussi bien chez les jeunes hommes que chez les jeunes femmes.
Le rôle des médias classiques et alternatifs
Les réseaux sociaux et les chaînes d’information contribuent à cliver le débat, conformément à leur modèle de développement. Le débat public s’est chargé d’une intensité émotionnelle accrue. L’analyse des programmes de BFM TV, LCI et CNews, à partir des données de data.ina.fr, met en évidence une augmentation de 10 % du langage émotionnel depuis 2015. Dans le même temps, les registres positifs reculent. Ces chaînes évoquent moins les réussites et les éléments valorisants : les termes associés au bonheur diminuent de 19 %, tandis que les émotions négatives progressent de 15 %. La colère enregistre la hausse la plus marquée, avec une augmentation de 37 % depuis 2015. Des travaux du CEPREMAP montrent une évolution comparable dans les discours tenus à l’Assemblée nationale.
L’influence des réseaux sociaux sur les comportements des citoyens est désormais considérable. Selon le baromètre du numérique 2024 du CRÉDOC, 90 % des internautes sont présents sur les réseaux sociaux, et près des trois quarts les consultent quotidiennement. Or, 64 % des Français estiment que les points de vue les plus extrêmes y occupent une place excessive, et 45 % considèrent qu’ils constituent une menace pour le fonctionnement démocratique. Cela ne les empêche pourtant pas d’y être présents et de relayer des informations dont ils savent qu’elles peuvent être sujettes à caution.
Les Français expriment par ailleurs de plus en plus leur mécontentement. Entre 2017 et 2022, 704 pétitions ont été enregistrées sur le site de l’Assemblée nationale, la plus soutenue recueillant 31 115 signatures. Entre 2022 et 2024, 1 144 pétitions ont été déposées en moitié moins de temps, avec un record à 263 887 signatures. En 2025, la pétition contre la loi Duplomb a franchi le seuil des deux millions de signataires en plein été.
La société apparaît ainsi à la fois plus apaisée dans ses opinions de fond et confrontée à une montée des registres émotionnels négatifs, favorisée par une médiatisation continue des oppositions. Tout dossier donne lieu à l’expression d’une contestation bénéficiant d’un droit de parole, même lorsque sa représentativité initiale est faible.
Chacun pour soi ?
La montée aux extrêmes des émotions est également la conséquence d’une société plus individualiste. Tout fait divers tend à devenir un drame national, chacun se sentant potentiellement menacé dans son intégrité. Il en a été ainsi lors des agressions au couteau dans le quartier de l’Opéra ou des menaces proférées dans les rues d’Ajaccio. Le renforcement des liens sociaux constitue, à cet égard, un enjeu central. Les travaux issus de la théorie du contact montrent que la sociabilité réduit les préjugés et favorise la confiance. Dans l’enquête Conditions de vie de juillet 2024, seuls 21 % des personnes socialement isolées déclarent faire confiance aux autres, contre 29 % parmi celles disposant d’un réseau relationnel, et 42 % chez celles bénéficiant de deux réseaux ou plus.
La polarisation perçue de la société française tient ainsi moins à une radicalisation des opinions qu’à une transformation des conditions dans lesquelles elles s’expriment. Les convergences sociales et culturelles sont réelles, mais elles coexistent avec une exposition permanente aux conflits, amplifiée par les médias et les réseaux numériques. La défiance et l’émotion prennent le pas sur l’analyse, alimentant un sentiment de fragmentation qui ne reflète qu’imparfaitement l’état réel des opinions. Dans ce contexte, l’enjeu central n’est pas tant de réduire les divergences, inhérentes à toute démocratie, que de restaurer des cadres de débat et de sociabilité capables de les contenir, de les hiérarchiser et de les dépasser.
Auteur/Autrice
-
Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.
Voir toutes les publications























