Faut-il relancer la dépense publique au sein de la zone euro ?

Faut-il relancer la dépense publique au sein de la zone euro ?

décembre 3, 2018 0 Par La rédaction

La Commission de Bruxelles est accusée d’être à l’origine des politiques d’austérité mises en œuvre au sein de la zone euro. Les États membres auraient réalisé des efforts inutiles et coûteux. Les États-Unis, le Japon, la Chine seraient bien moins vertueux et se porteraient mieux. Pour réduire les déséquilibres budgétaires et commerciaux, certains appellent de leurs vœux l’engagement rapide d’une politique de relance. Quelle forme devrait-elle prendre ? Plusieurs solutions sont envisageables: une augmentation des dépenses courantes ou des investissements publics, un relèvement des prestations sociales ou une baisse des impôts ?

La zone euro souffre d’un déficit de croissance depuis la crise de 2008. En 10 ans, le PIB s’est accru de 25 points aux États-Unis, contre 10 points pour la zone euro. Depuis l’instauration de la monnaie unique, le PIB américain a cru de 50 % contre 31 % pour la zone euro. L’écart a commencé à se matérialiser en 2003 et n’a pas cessé de s’accroître à l’exception des années 2008/2009. Ce déficit de croissance a de multiples causes. La segmentation de la zone euro avec en particulier l’absence d’un véritable marché financier joue en sa défaveur tout comme le vieillissement de sa population. Le manque de profondeur du marché intérieur ne favorise pas l’émergence d’entreprises digitales. La politique monétaire depuis 2015 est devenue accommodante. Les très faibles taux d’intérêt ont facilité une reprise de l’investissement qui au regard du retard accumulé entre 2008 et 2016 demeure limitée. La dépréciation de l’euro depuis quatre ans favorise les échanges extérieurs.

La balance commerciale de la zone euro est excédentaire de plus de 2 % du PIB. Une hausse des dépenses publiques courantes ou une baisse des impôts des ménages, même s’il y a excédent extérieur, ne paraît pas efficace puisque le problème essentiel de la zone euro est la faiblesse des gains de productivité, de la croissance potentielle, avec l’insuffisante modernisation des entreprises et des compétences de la population active.

Pour certains, la politique budgétaire est jugée trop restrictive. En 2018, le déficit public des États de la zone euro est passé en-dessous de 1 % du PIB quand il dépassait 6 % en 2009. Les États membres ont réalisé des efforts conséquents pour assainir leurs finances publiques. Plusieurs pays dont l’Allemagne sont désormais en excédent budgétaire. L’Espagne, l’Italie et la France figurent parmi ceux qui n’ont pas réussi à réellement maîtriser leur déficit public. Des experts économiques et des dirigeants politiques réclament la mise en œuvre d’une politique budgétaire expansionniste, en particulier en Allemagne afin de fortifier la croissance. Une telle relance réduirait l’excédent de la balance des paiements et du budget de l’Allemagne. Mais, il n’est pas garanti que cela améliorerait la situation des autres États et donc de l’ensemble de la zone euro.

L’augmentation des dépenses publiques a de fortes chances d’alimenter avant tout les importations. La longue stagnation des revenus commence à atteindre ses limites dans plusieurs États. Elle conduit à la montée du vote extrémiste, au rejet de l’Europe transformé en bouc émissaire et, à l’exemple des « gilets jaunes » en France, à de nouvelles formes d’oppositions non structurées.

Pour le moment, les entreprises ne sont pas jugées responsables de la faible revalorisation des revenus. Ce sont les États à travers la hausse des impôts ou la non revalorisation des prestations sociales qui sont accusés. Du fait du niveau élevé de l’endettement et de la faiblesse des gains de productivité qui sous-tendent la croissance, les marges de manœuvre apparaissent, en l’état, inexistantes en Europe.

La zone euro est caractérisée par la faiblesse de l’investissement en Nouvelles Technologies, par la faiblesse de la robotisation des entreprises et par la faiblesse des compétences de la population active. L’écart entre la zone euro et les États-Unis n’a pas cessé de se creuser depuis 1999 concernant les investissements dans les NTIC. Ils s’élevaient à 0,8 % du PIB aux États-Unis en 1999 contre 0,7 % en zone euro ; en 2018, ces taux sont respectivement passés à 1,7 et 1,1 % du PIB. Pour les robots industriels, l’Europe est largement distancée par la Corée du Sud et le Japon. Les États-Unis sont légèrement devant les Européens avec, une fois de plus, un écart qui se creuse sur la durée.

Les dépenses publiques d’éducation et en faveur de la recherche sont en baisse au sein de la zone euro depuis la crise de 2008. Elles sont passées de 5,8 à 5,35 % du PIB quand elles sont en progression en Asie et stables aux États-Unis. Les États membres de la zone euro devraient concentrer leurs efforts sur la formation, la recherche et le développement tout en améliorant le fonctionnement de leur marché intérieur.

Une baisse du niveau des prélèvements obligatoires pour les ménages pourrait être souhaitée même si son effet économique structurant pourrait être dans un premier temps faible. Les prélèvements obligatoires acquittés par les ménages ont atteint un sommet historique en zone euro, en 2017, à 29,5 % du PIB contre 27 % avant crise. Compte tenu de l’accroissement de la concurrence internationale, les gouvernements ont tendance à réduire les prélèvements sur les entreprises et sur le facteur travail ; en contrepartie, les ménages ont été plus fortement imposés.

Au-delà de la nécessité politique de lâcher du lest, l’objectif reste l’augmentation de la croissance potentielle qui est de 1 % au sein de la zone euro. Compte tenu des contraintes démographiques, un relèvement de la productivité est indispensable. En 2018, la croissance de la productivité par tête n’est que de 0,5 %. Entre les demandes de l’opinion et les impératifs de politique économique, une divergence apparaît. En effet, si le problème est lié à l’offre, il faudrait poursuivre les allègements de fiscalité sur les entreprises afin qu’elles accroissent leurs investissements.

Au niveau des dépenses publiques, l’accent devrait être mis non pas sur les dépenses sociales ou les dépenses courantes mais sur l’investissement, la recherche et la formation.

extrait de Lorella Ecodata, lettre d’information économique confidentielle avec l’autorisation de son Président, Philippe Crevel, économiste

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