La guerre contre l’Iran, déclenchée par les États-Unis et Israël le 28 février dernier, souligne une fois de plus que les pays européens n’ont pas leur destin en main. Considérés par l’Iran comme des alliés des États-Unis, ils subissent le conflit à travers la hausse du cours de l’énergie et doivent faire face à des menaces de représailles. Sur le plan économique, les Européens et les Asiatiques sont fortement exposés à la hausse du prix de l’énergie, les Américains pouvant, eux, compter sur leur production nationale de pétrole et de gaz. Le président Donald Trump conduit, depuis plus d’un an, une politique étrangère tenant peu compte des intérêts européens. Il a, ainsi dernièrement, évoqué la possibilité d’assouplir les sanctions à l’encontre de la Russie, ce qui place l’Ukraine dans une position délicate.
L’Europe, un délai de latence inquiétant
Un nouveau choc énergétique, après celui de 2022, met à mal le pouvoir d’achat des ménages ainsi que la compétitivité des entreprises européennes et asiatiques. Ses effets dépendront de sa durée. Il s’ajoute à celui provoqué par la hausse des droits de douane. L’Union européenne et les États qui la composent sont confrontés à un changement rapide des règles et des principes qui prévalaient depuis plus de soixante-dix ans. L’Union européenne s’est construite autour de l’idée de paix et du principe de la suprématie du droit. L’objectif était alors de mettre un terme aux guerres franco-allemandes, au nombre de trois en moins d’un siècle. Pour cela, les pères fondateurs de l’Europe ont opté pour l’économie de marché, complétée par un système avancé d’État-providence, avec la garantie du parapluie américain. Ce choix a contribué à sa prospérité. L’Europe a exporté son modèle à travers le monde jusque dans les années 2000. La chute du mur de Berlin, en 1989, puis la fin de l’URSS, en 1991, même si l’Union européenne n’en était pas à l’origine, ont conforté ce modèle, au point que la quasi-totalité des pays de l’ex-Pacte de Varsovie ont rejoint l’Union européenne. Ces derniers ont rattrapé une grande partie de leur retard économique en une trentaine d’années.
Durant la période de montée en puissance de la mondialisation, la croissance européenne a reposé de plus en plus sur les exportations, pour le plus grand bonheur de l’Allemagne et des Pays-Bas. Les États membres ont réduit leurs budgets de défense afin de profiter des fruits de la paix. Trop occupés à gérer leurs relations internes, les Européens ont oublié que l’histoire était avant tout tragique. Ils ont refusé d’admettre que la croissance et l’économie de marché ne rimaient pas toujours avec démocratie. Ils ont fermé les yeux sur la tentation croissante des États-Unis d’en revenir au hard power. Cette petite musique a commencé sous Ronald Reagan pour s’amplifier au fil des décennies. Les Européens ont cru que le premier mandat de Donald Trump n’était qu’un incident. Avec le second, la prise de conscience est brutale. Aujourd’hui, le retour de la force dans les relations internationales semble paralyser l’Union européenne. Que ce soit face à la Russie, à la Chine ou aux États-Unis, elle est désarmée, au sens propre comme au sens figuré.

Le poids de l’Histoire
Or, la Russie, crainte, n’est pas la superpuissance que l’on annonce parfois. Sa population ne représente qu’un quart de celle de l’Union européenne et son PIB seulement 10 % de celui de cette dernière. La puissance financière de l’Europe est sans commune mesure avec celle de sa voisine de l’Est. La Russie n’a pas réussi à vaincre l’Ukraine malgré la mobilisation de tous ses moyens au cours de ces quatre dernières années. Le complexe face aux États-Unis est également exagéré. Sans l’épargne des Européens, ces derniers ne pourraient financer ni leurs déficits ni leurs entreprises. Or, quatre ans après le déclenchement de la guerre en Ukraine, l’Europe n’arrive pas à se passer des hydrocarbures russes et elle est contrainte d’accepter des conditions commerciales humiliantes de la part des États-Unis. Donald Trump pratique une forme de droit de seigneuriage permanent. Quant à la Chine, son PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat représente environ 40 à 50 % de celui de l’Union européenne. La productivité européenne demeure de deux à trois fois supérieure. L’euro est la deuxième monnaie de réserve mondiale, avec une part d’environ 22 %, contre 5 % pour le yuan. Le marché européen est le plus important et le plus riche du monde.
L’Europe paie son histoire, ses divisions, ses chapelles. En outre, depuis plus de trente ans, les responsables politiques ont fait des autorités européennes le bouc émissaire de leur impuissance. Il ne faut pas, dans ces conditions, s’étonner que la Commission européenne soit impopulaire. Les Britanniques, avec le Brexit, ont prouvé à leurs dépens que l’Union n’était en rien à l’origine de leurs problèmes économiques ou migratoires ; le Brexit n’a rien résolu, bien au contraire. Des voix se font entendre pour que l’Europe imite les États-Unis en se lançant dans le protectionnisme et dans le rapport de force. C’est la solution de la facilité, qui serait sans nul doute contre-productive. L’Europe doit rester un modèle en défendant ses valeurs. Cela ne signifie pas qu’elle doive négliger la réalité du monde, ni faire preuve de faiblesse ou de naïveté. Elle a tout intérêt à favoriser les accords commerciaux comme celui du Mercosur, en prévoyant, le cas échéant, des mesures correctrices pour les secteurs qui pourraient en pâtir. L’Europe doit mettre en valeur ses atouts, en particulier l’euro. Avec un dollar de plus en plus dépendant du pouvoir exécutif américain, l’euro a les moyens de s’imposer comme monnaie de référence. L’Union doit enfin achever son marché unique et se doter d’un véritable budget, avec des enveloppes dédiées à la recherche et à la défense. Une Europe reconnue, capable de défendre ses valeurs et ses principes, suppose par nature une autonomie et une indépendance. Depuis l’échec de la Communauté européenne de défense, en raison de l’hostilité française, ce dossier est un serpent de mer. Or, aujourd’hui, dans un monde instable, avec des États-Unis imprévisibles, l’Europe ne peut pas faire l’économie de son indépendance.
Ironie de l’histoire, jamais le continent européen n’a été aussi riche et rarement il n’a semblé aussi hésitant. L’Union européenne représente près d’un cinquième de l’économie mondiale, dispose d’une épargne massive et d’une monnaie internationale. Pourtant, face aux États-Unis, à la Chine ou même à la Russie, elle agit souvent comme une puissance secondaire, voire honteuse. Ce décalage tient moins à l’économie qu’à la politique. L’Europe a longtemps pensé que la prospérité pouvait remplacer la puissance et que le droit suffirait à régir les relations internationales. L’Union européenne ne pourra préserver son modèle économique et social qu’à une condition : accepter d’assumer la puissance qui correspond à son poids réel dans le monde.
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Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.





















