L’Europe face aux défis de l’intelligence artificielle

L’Europe face aux défis de l’intelligence artificielle

Depuis la présentation grand public de ChatGPT en 2022, l’intelligence artificielle (IA) n’en finit pas d’étendre son empire. Si, à l’échelle européenne, la plupart des entreprises n’en sont encore qu’à leurs premiers pas avec cette nouvelle technologie, l’entreprise française Schneider Electric fait figure d’exception. Près de cent applications reposant sur l’IA sont déjà opérationnelles. Selon Morgan Stanley, ces dispositifs devraient générer cette année environ 400 millions d’euros d’économies annuelles pour l’entreprise. Cela représente moins de 1,5 % de ses coûts totaux, mais les gains devraient monter en puissance. À terme, aucun produit de Schneider Electric ne sera conçu sans avoir eu au préalable recours à l’IA.

L’Europe plombée par son inertie ?

Ces quarante dernières années, les entreprises européennes ont souvent tardé à adopter les nouvelles technologies. Beaucoup craignaient que la même inertie ne s’observe avec l’IA dite générative. Pour autant, cette dernière se diffuse progressivement, que ce soit au sein des grandes entreprises ou des PME. Certes, l’Europe a pris du retard dans la course à la conception de modèles d’IA de pointe. En 2024, elle n’en a produit que trois, contre quinze pour la Chine et quarante pour les États-Unis. Elle ne dispose pas de grandes entreprises spécialistes du numérique capables d’investir des sommes importantes dans les centres de données. Il n’en demeure pas moins que l’utilisation de l’IA est susceptible de générer d’importants gains de productivité, qui font défaut à l’économie européenne depuis plusieurs années.

Les Européens figurent déjà parmi les utilisateurs à titre individuel les plus enthousiastes de l’IA générative. D’après une étude de Microsoft, 32 % d’entre eux y ont recours, en moyenne pondérée par la population des pays européens, contre 28 % des Américains et 16 % des Chinois. ChatGPT a commercialisé un grand nombre d’abonnements auprès des particuliers en Europe. Sur les 120 millions d’utilisateurs réguliers de ChatGPT en Europe, 7 à 8 millions auraient souscrit un abonnement afin d’accéder aux fonctions les plus avancées. Selon l’institut Pew, qui a interrogé des citoyens sur leur perception de l’IA, entre enthousiasme et inquiétude, les Américains se sont révélés les plus préoccupés, tandis que les Européens se montrent globalement plus confiants, même si les Chinois restent, selon d’autres enquêtes, les plus optimistes. Les craintes pour l’emploi liées à la mise en place de l’IA dans les entreprises n’entament pas cet optimisme. Dans le domaine professionnel, une enquête récente de la Banque européenne d’investissement (BEI) indique qu’environ 37 % des entreprises de l’Union européenne utilisent l’IA générative, contre 36 % aux États-Unis. Cette moyenne masque toutefois de fortes disparités. Les pays nordiques sont les plus dynamiques, la Finlande arrivant en tête, avec, selon The Economist, 66 % des entreprises utilisatrices, suivie du Danemark, à 58 %. À l’inverse, seuls 20 % des groupes italiens et 19 % des groupes grecs y ont recours. La France se situe dans la moyenne basse au sein de l’Union européenne. En outre, les entreprises européennes tendent à mobiliser l’IA dans un éventail de fonctions plus restreint que leurs homologues américaines. Parmi celles de l’UE qui l’utilisent, seules 55 % le font dans au moins deux domaines d’activité, contre 81 % aux États-Unis.

Les industries européennes ont déjà adopté l’IA

Les industriels européens, en revanche, se situent nettement en avance sur leurs concurrents d’outre-Atlantique. Selon la BEI, 48 % d’entre eux exploitent déjà l’IA, y compris des formes plus anciennes d’apprentissage automatique et d’analyse de données massives, contre seulement 28 % des industriels américains. Siemens utilise l’IA depuis plus de cinq ans dans son usine ultramoderne d’Erlangen, en Bavière. Plus d’une centaine d’algorithmes y optimisent les processus de production. Schneider Electric figure également parmi les pionniers, le groupe ayant recruté son premier « directeur de l’intelligence artificielle » dès novembre 2021, soit un an avant le lancement de ChatGPT. Au mois de décembre dernier, 25 équipes du fabricant allemand Trumpf, spécialisé dans les outils industriels comme les découpeuses laser, se sont réunies lors d’un « hackathon » afin de développer de nouvelles applications de l’IA.

Mistral AI
Mistral AI

De nombreuses autres entreprises européennes manifestent une curiosité croissante pour cette technologie. Le brasseur danois Carlsberg l’a utilisée pour concevoir un outil destiné à ses équipes commerciales, leur permettant notamment de sélectionner les promotions les plus adaptées à leurs clients. L’IA aide également le groupe à concevoir ses emballages et à planifier le transport des caisses de bière. Les salariés sont encouragés à expérimenter Copilot, l’assistant d’IA de Microsoft. Un nouvel employé, confronté à un parcours d’intégration imparfait, a ainsi développé un outil d’IA destiné à guider les recrues durant leurs premières semaines dans l’entreprise. Carlsberg prévoit désormais de déployer cette application à l’échelle mondiale.

Certaines sociétés européennes collaborent étroitement avec les rares concepteurs de modèles d’IA du continent. Un accord a ainsi été conclu entre Mistral, développeur français d’IA, et Helsing, fabricant allemand de drones, visant à adapter les modèles d’IA aux enjeux de défense et de sécurité, ainsi qu’un partenariat entre Black Forest Labs, entreprise allemande spécialisée dans l’IA, et Mercedes-Benz, pour concevoir des outils marketing.

AI act européen, un danger ?

La diffusion de l’IA en Europe doit faire face à plusieurs risques. Le premier concerne la réglementation. Les responsables politiques à Bruxelles ont jusqu’ici concentré leurs efforts sur la prévention des dérives potentielles de la technologie, aboutissant à l’AI Act européen. Ce texte établit une référence mondiale en matière de sécurité et de protection des données, mais certains estiment qu’il génère une bureaucratie excessive, susceptible de ralentir l’innovation et l’adoption. Face aux critiques et afin, le cas échéant, d’adopter des correctifs, l’Union européenne a reporté l’application de ce texte en novembre… L’autre risque est d’ordre économique. La croissance du continent demeure atone. Dans des secteurs allant de l’automobile aux machines-outils, les concurrents chinois prennent des parts de marché aux entreprises européennes. La montée du protectionnisme au niveau mondial handicape les groupes européens. Face à l’atonie de la demande, certaines entreprises pourraient être tentées de réduire leurs investissements dans l’IA afin de préserver leurs marges à court terme. Pourtant, pour rester compétitives sur la durée, elles doivent faire exactement l’inverse. L’autre problème pour les entreprises européennes est la dépendance aux sociétés américaines. Aucune entreprise européenne n’a la capacité de concurrencer OpenAI, Microsoft, Alphabet, etc. Le marché européen segmenté est peu propice à l’émergence d’une grande entreprise dans les technologies de l’information et de la communication. Pour être concurrentiels, les modèles génératifs supposent l’absorption d’un volume de données important. Or, faute de masse critique, les systèmes européens ne sont pas, en l’état, compétitifs.

EU AI Act
EU AI Act

L’intelligence artificielle agit en Europe comme un révélateur plus qu’un simple moteur de transformation. Elle met en lumière une économie capable d’adopter rapidement les innovations, de les intégrer dans ses processus industriels et d’en tirer des gains d’efficacité tangibles, mais toujours dépendante des technologies conçues ailleurs. L’écart ne se situe pas tant dans l’usage que dans la maîtrise des infrastructures, des données et des modèles les plus avancés. Dans un contexte de croissance atone, de concurrence internationale exacerbée et de montée des tensions commerciales, l’IA apparaît à la fois comme une opportunité et comme un test. Réduire les investissements aujourd’hui reviendrait à accepter un déclassement durable demain. À l’inverse, une stratégie combinant capacités d’innovation, marché intégré et cadre réglementaire proportionné pourrait permettre à l’Europe de transformer un retard stratégique en avantage d’usage. Faute de quoi, le continent risque de demeurer un utilisateur éclairé d’une intelligence artificielle pensée, entraînée et pilotée hors de ses frontières.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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