L’éducation financière des enfants s’est longtemps limitée à l’argent de poche et au Livret A. Aujourd’hui, avec l’accès dès le plus jeune âge aux moyens de communication modernes, le rapport à l’argent se modifie. La Fédération bancaire française a afin mieux cerner ce rapport à l’argent et son évolution a récemment présenté son étude annuelle réalisée par Toluna Harris Interactive.
Le baromètre 2026 consacré aux 8-14 ans montre à quel point l’argent s’est installé dans l’univers mental des enfants. Ces derniers sont de plus en plus familiers avec les mécanismes de consommation, mais encore imparfaitement armés face aux outils, aux codes et aux dangers de la finance numérisée.
La parole libérée
Le premier enseignement de l’enquête est celui d’une normalisation du rapport à l’argent. Le sujet n’est pas tabou. Au contraire, 93 % des enfants déclarent parler d’argent avec leurs parents. Ils sont 75 % à en parler avec leurs amis, 67 % avec leurs grands-parents et 64 % à l’école. La famille reste de très loin le lieu central de socialisation financière, loin devant l’institution scolaire, qui progresse lentement mais demeure secondaire. Quand les enfants parlent d’argent, ils évoquent d’abord le prix de certains biens. C’est le cas de 58 % d’entre eux. Viennent ensuite les dépenses du quotidien (25 %) et, loin derrière, l’épargne (14 %). Autrement dit, l’argent est d’abord appréhendé comme un instrument d’achat avant d’être pensé comme une réserve, une projection ou une stratégie. La consommation s’apprend assez tôt. Les jeunes peuvent, en effet, souhaiter disposer d’un smartphone, de chaussures à la mode ou aller voir un spectacle.
55 % des jeunes déclarent que parler d’argent les intéresse, contre 19 % qui disent ne pas bien comprendre, 13 % que cela les stresse et 13 % que cela les ennuie. L’intérêt augmente d’ailleurs avec l’âge : il est de 49 % chez les 8-10 ans, 59 % chez les 11-12 ans et 61 % chez les 13-14 ans.
Plus d’un enfant sur deux estime avoir besoin qu’on lui explique ce que sont les placements financiers (54 %), la bourse et les actions (52 %), le métaverse (55 %), un crédit (60 %), un livret d’épargne (57 %), un budget (67 %) ou un virement bancaire (67 %). Même sur des notions plus quotidiennes, les besoins d’explication restent élevés : 48 % pour un compte bancaire, 39 % pour un paiement avec un téléphone, 37 % pour une carte bancaire, 38 % pour un salaire.
L’étude confirme également que les enfants ne sont pas coupés des logiques de prudence économique. 79 % pensent qu’on peut économiser de l’argent en attendant les soldes ou les promotions ; 77 % jugent qu’on peut économiser en renonçant parfois à acheter ; 69 % en cherchant le meilleur prix ; 68 % en achetant d’occasion ; 66 % en essayant avant d’acheter ; 60 % en préférant un produit plus cher mais durable. Même 30 % envisagent l’idée d’acheter pour revendre plus cher.
Revenus exceptionnels ou récurrents
L’argent des enfants reste d’abord un argent d’occasion plutôt qu’un revenu régulier. 80 % des 8-14 ans déclarent recevoir de l’argent lors d’occasions particulières, contre 53 % qui perçoivent de l’argent de poche et 29 % qui gagnent un peu d’argent en échange d’un service rendu. Seuls 3 % déclarent ne pas avoir d’argent du tout.
Quand argent de poche il y a, il est surtout mensuel. Parmi ceux qui en reçoivent, 50 % l’obtiennent une fois par mois, 24 % une fois par semaine, 16 % deux fois par mois, 8 % moins souvent, et seulement 2 % chaque jour.
Les enfants recevant de l’argent de poche au moins une fois par mois déclarent percevoir 33 euros par mois en moyenne, contre 35 euros en 2025. Le montant est de 29 euros chez les 8-10 ans, 30 euros chez les 11-12 ans et 39 euros chez les 13-14 ans. À fréquence hebdomadaire, la somme moyenne est de 14 euros ; à raison de deux versements par mois, 27 euros ; à versement mensuel, 26 euros. Le lien entre fréquence et montant total est net : plus l’argent est versé souvent, plus l’enveloppe globale tend à être élevée.
Les sommes versées lors d’occasions particulières sont, elles, bien plus importantes : 88 euros en moyenne, contre 86 euros en 2025. Les écarts selon l’âge et le sexe sont marqués : jusqu’à 113 euros pour les filles de 13-14 ans, 97 euros pour les garçons du même âge, contre 70 euros pour les filles de 8-10 ans. Cet argent exceptionnel joue vraisemblablement un rôle central dans l’acquisition des biens les plus coûteux : cadeaux, vêtements, équipements, loisirs plus onéreux. Il renforce aussi l’idée que la capacité des enfants à consommer dépend encore fortement d’événements familiaux ponctuels.

La force symbolique du cash
Malgré la numérisation ambiante, l’espèce demeure hégémonique. 91 % des enfants qui reçoivent de l’argent disent en recevoir sous forme de billets ou de pièces. Les virements sur compte bancaire arrivent loin derrière, à 33 %, mais progressent, surtout chez les plus âgés où ils atteignent 47 % chez les 13-14 ans. Les chèques concernent 14 % des enfants, les applications comme PayPal ou Wero 3 %, tandis que les cartes cadeaux et bons d’achat atteignent 19 %. Plus frappant encore : si les enfants pouvaient choisir, 74 % d’entre eux préféreraient recevoir de l’argent en liquide, contre 14 % par virement, 7 % via application et 3 % sous forme de bons ou chèques. La modernité des instruments ne détrône donc pas la force psychologique du cash. L’argent tangible reste, pour l’enfant, l’argent véritable.
Quand ils reçoivent de l’argent, 52 % des enfants disent le mettre de côté et 46 % indiquent le dépenser. L’opposition entre consommation et épargne est donc étonnamment équilibrée, avec un léger avantage à la mise en réserve. Les plus jeunes épargnent davantage : 55 % des 8-10 ans mettent de côté, contre 48 % des 13-14 ans. À mesure que l’âge augmente, la tentation de la dépense immédiate se renforce. Ce glissement est logique : plus l’autonomie progresse, plus l’argent devient un levier d’initiative et moins il reste immobilisé.
96 % des enfants qui reçoivent de l’argent déclarent avoir déjà acheté quelque chose avec, dont 54 % tout seuls et 60 % avec l’aide d’un adulte. L’autonomie totale progresse tendanciellement depuis 2019. Chez les 13-14 ans, 71 % disent avoir déjà acheté seuls, contre 37 % chez les 8-10 ans. L’âge moyen du premier achat avec son argent est de 9 ans, stable depuis 2019. La fréquence d’achat s’établit à 2,1 achats par mois en moyenne, mais monte à 2,8 chez les 13-14 ans. L’entrée dans la consommation personnelle est donc précoce, régulière et de moins en moins médiatisée par l’adulte.
83 % des enfants paient en liquide lorsqu’ils achètent avec leur argent. 23 % passent par un adulte qui avance le paiement et se fait rembourser, 13 % utilisent une carte bancaire physique, 11 % une carte cadeau, 4 % une carte virtuelle et 4 % un téléphone ou une montre via application. Même chez les 13-14 ans, les espèces restent à 79 %, malgré la montée de la carte bancaire physique à 26 %. Chez les mineurs, le paiement numérique demeure donc un usage d’appoint et non la norme.
Les dépenses, miroir de l’âme ?
Les préférences d’achat éclairent la culture de consommation des plus jeunes. Les produits les plus souvent cités sont les livres, BD et mangas (36 %), les jouets et gadgets (35 %), les bonbons (34 %), puis les vêtements, chaussures et sacs (24 %), les jeux vidéo (24 %) et les cadeaux à offrir (17 %). Les clivages de genre sont nets. 38 % des garçons citent les jeux vidéo contre 9 % des filles ; 32 % des filles évoquent les vêtements contre 16 % des garçons ; 31 % des filles citent le maquillage ou les accessoires beauté contre 2 % des garçons.
Le rapport subjectif aux prix est lui aussi riche d’enseignements. Pour les enfants, un produit « pas cher » coûte en moyenne 9 euros, contre 8 euros en 2025 et 11 euros sur la période 2020-2024. En revanche, un produit « cher » vaut désormais 100 euros en moyenne, contre 86 euros en 2025, 88 euros en 2024 et 76 euros en 2020. L’effet de l’inflation due à la guerre en Ukraine semble avoir été intégré par les jeunes. La référence des 100 euros devient un seuil psychologique majeur.
L’âge moyen du premier achat en ligne est de 11 ans. Parmi ceux qui achètent sur Internet, 75 % déclarent utiliser un outil des parents, contre 32 % un outil personnel. Le téléphone des parents et l’ordinateur familial jouent un rôle central. Internet n’est donc pas encore un espace d’autonomie totale ; il reste, pour beaucoup d’enfants, un univers de transaction sous tutelle matérielle de l’adulte. Cette tutelle n’empêche toutefois ni l’exposition marchande ni la tentation.
Internet, l’affranchissement… trop rapide
Si les enfants estiment majoritairement qu’il faut avoir au moins à 18 ans pour acheter seul sur Internet, dans les faits, 45 % ont déjà acheté en ligne avec leur argent avant d’avoir eu l’âge de la majorité. Ce taux recule de 4 points sur un an, de 6 points sur deux ans, et de 12 points par rapport à 2022. La baisse concerne surtout les plus jeunes. Il ne faut pas y voir un reflux du numérique mais peut-être une surveillance parentale accrue ou un recentrage des usages vers des intermédiaires adultes.
57 % des enfants affirment être influencés par les contenus vus sur les réseaux sociaux, contre 46 % chez les 8-10 ans. L’influenceur n’est pas encore plus puissant que l’ami, mais il s’en rapproche.
L’environnement numérique fréquenté par les enfants confirme cette montée en puissance des plateformes. 81 % utilisent YouTube, 73 % les moteurs de recherche, 45 % WhatsApp, 41 % Fortnite, 37 % Snapchat, 36 % des outils d’IA comme ChatGPT, 35 % TikTok, 35 % des plateformes d’achat comme Amazon, 33 % des sites de vente d’occasion comme Vinted ou Leboncoin, 25 % Instagram et 21 % Facebook. Au total, 91 % des enfants de 8 à 14 ans déclarent utiliser au moins un réseau social.
32 % des enfants déclarent avoir déjà été visés par au moins une tentative d’arnaque en ligne, 10 % disent s’être effectivement fait avoir à la suite d’au moins une tentative. Les formes les plus fréquentes sont les arnaques par SMS ou messagerie instantanée (21 %), sur un jeu vidéo en ligne (17 %), sur un réseau social (17 %), par mail (16 %) ou par appel audio (16 %). Chez les 13-14 ans, l’exposition est nettement plus forte, atteignant 34 % pour les tentatives par SMS ou messagerie, 22 % sur les réseaux sociaux, 23 % par mail et 24 % par appel audio. Parmi ceux qui ont été victimes et se sont fait avoir, 31 % déclarent avoir perdu de l’argent.
Dès l’enfance, l’apprentissage de l’argent ne passe plus seulement par l’épargne, la consommation ou le budget ; il passe aussi par l’apprentissage de la vérification des applications en ligne et de la cybersécurité élémentaire.
Un rapport décomplexé
Les enfants semblent plus décomplexés que leurs ainés face à l’argent Ils épargnent, arbitrent, comparent les prix, connaissent la logique des promotions, achètent déjà par eux-mêmes et commencent à distinguer les supports de paiement. Leur culture financière demeure très inégale et largement dominée par la consommation immédiate, l’influence des pairs et l’environnement numérique. Ils savent manier l’argent avant d’en maîtriser pleinement les concepts. Ils utilisent des outils de paiement avant d’en comprendre tous les mécanismes. Ils sont connectés bien avant d’être véritablement protégés. L’éducation financière doit donc commencer tôt et doit désormais s’articuler autour de quatre dimensions :
- Une dimension domestique, car la famille reste le premier lieu de transmission ;
- Une dimension scolaire, encore trop modeste alors que 64 % seulement parlent d’argent à l’école ;
- Une dimension numérique, car les usages de plateformes, d’achats en ligne et d’IA progressent rapidement ;
- Une dimension civique et protectrice, car la fraude, la manipulation commerciale et les incitations consuméristes touchent déjà massivement les plus jeunes.
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Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.























