Le bourgeois est le réceptacle du mépris. L’aristo, l’ouvrier, l’étudiant, l’artiste, l’adolescent, tous méprisent cette honorabilité de la petitesse, celle qui compte et mesure tout, l’argent, le conformisme, l’ennui, la morale, la prudence, le confort, la soumission, l’hypocrisie, le confort. Ces prétentieux sont aussi ingrats qu’ignorants. Sans le bourgeois, ils ne seraient que de pauvres hères, les uns égorgeurs, les autres esclaves.
Qu’est-ce que le bourgeois ?
Un ennemi de classe sociale, un « bourjoui » comme les désignaient les tout-venant bolcheviques pour les assassiner, les voler, les violer, à bon droit révolutionnaires. Était « bourjoui » qui fournissait prétexte à l’envie, une méprise basculant le libérateur sanglant dans la peau du nouveau bourge ensanglanté. « Un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure. » rappelait cette ancienne star, le député Ernest Picard.
Il n’est de civilisation qui ne vienne de la ville. La civilisation des steppes ne laisse de trace que lorsqu’elle s’immobilise. Si la ville conserve, mémorise, elle le fait moins que les sociétés nomades bien plus codifiées et traditionnelles. Toute ville conserve, transforme, trahit, détruit, renouvelle.
Le bourgeois habite en ville. Sans lignage, ambitieux, ce voleur impudent souhaite être propriétaire. D’où, vite, son indépendance sourdement réclamée. Les civilisations rayonnent à partir des villes. Les bourgeois y sont artisans, commerçants, fonctionnaires. Ces peureux thésaurisent fonctions, services et monnaies, font vivre les empires, cités, royaumes. Des noms ? Manethon, Démosthène, Thémistocle, Virgile, Ovide, Sima Quing. Ces grands noms ne se seraient pas reconnus comme bourgeois ? Peut-être. Mais les publicains, mandarins, chevaliers romains ne sont-ils pas des bourgeois avant l’heure de la reconnaissance, du triomphe la bourgeoisie ? N’inventent-ils pas la banque, la société par action, le commerce au long cours ?
Voilà le mot : commerce.
Le bourgeois est celui qui fait commerce. De tout. D’épices comme de tableaux et de littérature. Marco Polo suit la route des Argonautes. Les Vikings sont des marchands, pirates occasionnels. Ils s’embourgeoisent en Normandie. Épiciers, ils tiennent la première comptabilité d’État : l’Échiquier, d’où le titre du ministre des Finances britannique. Plus tôt, les bourgeois inventent les premières écritures, les calculi, encore et toujours pour compter. Imaginent le crédit, c’est-à-dire le futur, ici et maintenant, au lieu du Paradis. L’Église ne le pardonna pas.

Le bourgeois invente aussi l’art. Tableaux et tombeaux étaient se vendaient déjà mais restait ce vernis de religion jusqu’à ce que les bourgeois, par le commerce des tableaux, inventent l’art marchand. À l’objet déjà de prestige, dans les églises et les palais, s’ajoute la vraie prière : la spéculation. Il n’y a pas d’objet plus marchand qu’une œuvre d’art. La bourgeoisie inventa ainsi la culture, et ses catégories diverses, comme la littérature comme motif. Quel salon bourgeois n’a pas son Rimbaud et son Baudelaire, souvent reliés de cuir ? Car le bourgeois aime naturellement les rebelles, et ses enfants aussi. Les universités sont toujours contestataires, de la Sorbonne médiévale aux campus wokistes.
La première morale bourgeoise est irrévérencieuse. La mode déchire les jeans et met les casquettes à l’envers. Seule la bourgeoisie s’émancipe de la religion. Et vante la science, comme Bouvard et Pécuchet. Flaubert, moqueur et ventripotent, somnole dans les bibliothèques. Passé le siècle de « vile bourgeoisie », celui de Louis XIV, disait Saint-Simon, la science avance plus que jamais.
Science, art, crédit, en y ajoutant les égouts, la fée électricité et internet, la presse libre et les droits bourgeois, c’est-à-dire les droits de l’homme, la fin de l’esclavage et la libération des femmes, extraordinaires conquêtes pour lesquelles le « bourjoui » n’a jamais reçu le moindre éloge.
On lui oppose qu’il y a toujours des malheureux, des exploités et des imbéciles heureux. Il y a aussi des râleurs permanents, des insatisfaits congénitaux et des profiteurs ingrats et des parasites tristes. Il faut de tout pour faire un monde.
La bourgeoisie ou la culture de l’anticonformisme
Facile de louer le « Peuple », d’admirer l’aristo, le dandy, mais vanter le bourgeois ? Jamais ! La bourgeoisie a imposé sa culture antibourgeoise, son constant anticonformisme. Elle a moqué tant d’ennemis, de religions, de systèmes, qu’elle en a suscité une infinie rancœur. Elle s’en veut à elle-même, consciente d’avoir dégainé une morale sans spiritualité, pour s’affranchir des curés. Elle s’en veut d’être elle-même, plus petite que grande, pas assez pauvre, jamais assez riche.
Et pourtant. Ce matérialisme, cette consommation, ne sont-ils pas aussi des fruits de l’imagination, des combinaisons incroyables de cerveaux humains, de connexions d’intelligences presque infinis, qui ne se connaissent pas entre eux, inventent, échangent, spéculent, trafiquent des idées plus encore que des produits, des signes plus encore que des prix ? La pensée bourgeoise pétrit le monde mieux que les angélus, donne forme à toute matière, même à l’inutile, surtout à l’inutile, au surplus, puisque tout devient mesurable.
Le bourgeois veut toujours plus ? N’est-ce pas une aspiration quasi transcendantale ? Un million, dix millions, un milliard, mille milliards ! Quelle importance, qui compte ? Musk veut construire Terafab, une puissance de calcul de 200 gigawatts de puissance de calcul sur Terre, et jusqu’à un térawatt dans l’espace. Cette puissance de calcul demande une puissance d’énergie qui avoisine celle des États-Unis. Ici, ingénieurs et banquiers se projettent vers une civilisation galactique. Partout, s’installe avec le tourisme, la télé et les plateformes une sorte de bourgeoisie planétaire.

Dépasser la lecture de « classes »
C’est d’ailleurs contre cette usurpatrice que se dressent les petits-bourgeois locaux, déclassés. Déjà la bourgeoisie n’est plus une classe, la voilà peuple. Les petits blancs votent Trump. Être bourgeois est une tare, ne plus espérer l’être est pire.
Il serait facile de prétendre que la bourgeoisie n’existe pas vraiment, qu’elle est multiple, passée, indéfinissable, voire qu’elle s’identifie de plus en plus au peuple, tant les niveaux de vie, de la Chine à l’Amérique en passant par l’Europe se sont élevés. En 1970, la moitié de la population mondiale vivait dans l’extrême pauvreté. Moins de 10% aujourd’hui. Le monde s’est embourgeoisé. Et le monde se déteste.
Les costumes traditionnels sont remplacés par les jeans baskets et teeshirts, de la forêt amazonienne aux clubs de LA. Les machines à rêve produisent la sainte trinité émotionnelle : sexe, argent, violence. Au-delà, seront-ils dépassés par une inlassable soif, l’avidité insubmersible de la petitesse bourgeoise qui se veut toujours un peu plus grande ? La bourgeoise sait-elle rêver d’un ailleurs non mâché ? Sait-elle réfléchir hors des chiffres ? N’est-elle pas, en fait, en train de mourir ? C’est pourquoi il faut sérieusement songer à son éloge funèbre.
La lecture en « classes », si elle n’a jamais été utile, ce qui est loin d’être certain, est bornée. En revanche, la question de la culture, celle de l’héritage que l’on peut définir comme la culture mondiale est posée, puisque la machine la digère. Qu’est-ce que l’avenir de la culture bourgeoise maintenant qu’elle a avalé le monde ? Si elle ne repose que sur l’émotion des images, elle générera une contre-culture cette fois élitaire, à part, signe d’une nouvelle forme de domination. Attention : les marchands de rêve ont pris les armes.
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Député de Paris de 1993 à 2002, Ambassadeur au Honduras de 2007 à 2010, puis au Conseil de l'Europe de 2010 à 2013, il a fondé le média lesfrancais.press dont il fut le Président jusqu'en septembre 2025.
























