Les diasporas africaines occupent une place singulière dans l’économie du continent. Par les transferts financiers qu’elles opèrent vers leurs pays d’origine, elles constituent l’un des premiers pourvoyeurs de ressources extérieures pour de nombreux États africains. En 2023, ces flux ont atteint près de 109 milliards de dollars, un montant supérieur à l’aide publique au développement reçue par l’Afrique et, dans certains pays, comparable aux recettes issues des exportations. Cette contribution ne se limite pas à un soutien financier : elle s’accompagne d’un rôle croissant dans la diffusion des savoirs, des pratiques culturelles et du rayonnement scientifique du continent, tout en maintenant des liens étroits et durables avec les sociétés d’origine.
En Europe, la présence des diasporas africaines est inégalement répartie. Elles représentent environ un dixième de la population en France, contre près de 3 % en Belgique et en Espagne. C’est sur ces trois pays que s’est concentrée l’enquête menée par Orange en partenariat avec le CRÉDOC, auprès de plus de 1 500 personnes issues des diasporas africaines, de première comme de deuxième génération. Ce travail met en lumière la diversité des trajectoires, des pratiques et des formes d’attachement au pays d’origine, fortement conditionnées par l’histoire migratoire, l’âge et le pays de résidence.
Des liens culturels persistants et différenciés
Les pratiques culturelles demeurent au cœur de la vie quotidienne des diasporas, bien qu’elles prennent des formes distinctes selon les pays. En France, la transmission passe largement par la célébration des fêtes traditionnelles et la cuisine, vecteurs privilégiés de la mémoire collective. En Belgique, l’attention portée à l’actualité politique et économique du pays d’origine est plus marquée. En Espagne, les pratiques culturelles se déploient davantage à travers les biens culturels contemporains, films, séries, musique ou littérature, qui assurent une continuité symbolique avec l’Afrique.
Les déplacements vers le pays d’origine constituent un autre marqueur fort de ces liens. S’ils sont fréquents, ils sont le plus souvent de courte durée : plus de la moitié des personnes interrogées déclarent des séjours inférieurs à deux semaines. Une part non négligeable des répondants passe toutefois plusieurs mois par an en Afrique, notamment parmi les diasporas de deuxième génération résidant en Belgique et originaires d’Afrique subsaharienne. Ces allers-retours s’accompagnent de transferts matériels, parmi lesquels les médicaments occupent une place centrale, reflet des écarts de prix, d’accès et de confiance entre les systèmes de santé.

Une forte intensité des échanges financiers
Les transferts d’argent constituent l’expression la plus visible de la solidarité transnationale. Près d’une personne sur deux au sein des diasporas étudiées envoie de l’argent tous les mois vers son pays d’origine. Cette pratique est particulièrement répandue parmi les diasporas de deuxième génération vivant en Belgique et chez celles originaires d’Afrique subsaharienne. Elle s’accompagne d’un sentiment ambivalent : la satisfaction d’aider et de contribuer au bien-être des proches se mêle à l’inquiétude quant à l’usage des fonds, voire à un sentiment de contrainte lorsque les attentes familiales deviennent pressantes.
Ces flux financiers remplissent souvent des fonctions essentielles. Ils servent à couvrir les dépenses courantes, les soins médicaux ou les frais de scolarité, se substituant de facto aux dispositifs de protection sociale inexistants ou insuffisants dans de nombreux pays africains. Les pratiques collectives, telles que les fonds familiaux ou les tontines, demeurent très présentes, en particulier en Belgique, où elles constituent à la fois des outils de solidarité et des instruments d’épargne.
Les services de transfert internationaux ont largement supplanté les virements bancaires traditionnels, même si la réception des fonds s’effectue encore fréquemment sous forme de liquidités. Ces opérations ne sont pas exemptes de difficultés : frais imprévus, soupçons de surfacturation, risques de fraude ou d’atteinte aux données personnelles alimentent un climat de défiance. Les craintes exprimées par les diasporas dépassent souvent les incidents réellement vécus, révélant une vulnérabilité perçue face aux circuits financiers transnationaux.
Des flux inversés et des paiements directs
Si les transferts vont majoritairement de l’Europe vers l’Afrique, un cinquième des personnes interrogées déclarent recevoir chaque mois de l’argent depuis leur pays d’origine, principalement parmi les plus jeunes. Par ailleurs, plus de la moitié des répondants effectuent des paiements directs, soins médicaux, nourriture, scolarité, afin de répondre aux besoins immédiats de leurs proches. Ces pratiques sont plus répandues en Belgique et en Espagne qu’en France et concernent davantage les familles originaires d’Afrique subsaharienne.
Investir et entreprendre : un lien tourné vers l’avenir
Au-delà de la solidarité financière, les diasporas jouent un rôle croissant dans l’investissement et l’entrepreneuriat en Afrique. Ces initiatives renforcent la proximité avec le pays d’origine et s’accompagnent de séjours plus longs et plus fréquents. Là encore, des écarts significatifs apparaissent : près de la moitié des diasporas résidant en Belgique ont déjà investi ou lancé une activité économique en Afrique, contre un quart en Espagne et une proportion bien plus réduite en France. Les projets futurs confirment cette dynamique. Immobilier, agriculture, coopératives, start-up locales : les intentions d’investissement sont particulièrement fortes parmi les diasporas de deuxième génération vivant en Belgique. Elles traduisent souvent une projection plus large : celle d’un retour partiel ou définitif en Afrique. Ainsi, plus que jamais, les diasporas ne se contentent pas d’entretenir le lien avec leur pays d’origine : elles participent activement à en façonner l’avenir.
Les diasporas africaines ne se limitent plus à un rôle de soutien financier ponctuel ; elles constituent désormais un acteur économique et social structurant pour leurs pays d’origine. Par l’ampleur et la régularité des transferts, par leur capacité à financer les besoins essentiels, à investir et à entreprendre, elles compensent partiellement les insuffisances des systèmes économiques et sociaux locaux. Cette contribution s’accompagne toutefois de fragilités : coûts des transferts, risques de fraude, pressions familiales et incertitudes réglementaires. À mesure que les liens entre l’Europe et l’Afrique se redéfinissent, l’enjeu n’est plus seulement de reconnaître le rôle des diasporas, mais de créer les conditions permettant de sécuriser et d’orienter durablement leur engagement afin qu’il contribue pleinement au développement économique du continent.
Auteur/Autrice
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Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.
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