Depuis Londres, Boualem Sansal alerte sur la liberté d’expression

Depuis Londres, Boualem Sansal alerte sur la liberté d’expression

Invité à Westminster par le think tank Policy Exchange, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré à Londres sa première grande prise de parole publique depuis sa libération de prison en Algérie. Une conférence dense, mêlant réflexion philosophique et récit personnel. Il a aussi alerté sur la liberté d’expression qui perd du terrain chaque jour.

Boualem Sansal : « Ici, à Londres, on peut parler »

Figure emblématique de la littérature francophone, auteur notamment du roman dystopique 2084, l’écrivain avait été arrêté à son arrivée en Algérie en novembre 2024. Poursuivi pour « atteinte à l’unité nationale » après des propos controversés sur les frontières algériennes, il avait été condamné en mars 2025 à cinq ans de prison, avant d’être gracié par le président Abdelmadjid Tebboune le 12 novembre 2025, à la faveur d’interventions diplomatiques internationales. Sa conférence londonienne constituait ainsi son premier retour d’ampleur sur la scène intellectuelle européenne depuis cette détention.

« En Algérie, je n’ai jamais parlé devant un public librement. Il fallait demander l’autorisation de la police »

La rencontre, organisée sous le titre Free Speech in the Islamic World, réunissait diplomates, chercheurs, journalistes et représentants de la diaspora francophone. L’ambassadrice de France au Royaume-Uni, Hélène Duchêne, ainsi que le politologue Gilles Kepel figuraient dans l’assistance. Dès les premières minutes, Boualem Sansal a insisté sur le contraste entre Londres et son expérience algérienne. On lui aurait indiqué qu’il pouvait, pour ouvrir son intervention, parler librement, « de n’importe quoi ». Aussi, ouvre-t-il la conférence en déclarant : « Ici, à Londres, on peut parler »

Penser les crises contemporaines : des lois de Newton à la déformation du monde

Il se souvient alors : « En Algérie, je n’ai jamais parlé devant un public librement. Il fallait demander l’autorisation de la police. » Une réalité qu’il décrit comme structurelle dans un pays où, selon lui, le débat public reste étroitement encadré. Revenant sur sa détention, l’écrivain confie aussi la difficulté très concrète du retour à la parole publique : en prison, a-t-il dit à la tribune, « on perd l’habitude de parler dans un micro ».

Première prise de parole de Boualem Sansal depuis sa libération de prison en Algérie
Première prise de parole de Boualem Sansal depuis sa libération de prison en Algérie

Pour introduire son propos, Boualem Sansal a d’ailleurs surpris l’auditoire en utilisant les travaux de la physique. Il a ainsi évoqué Galilée, Newton puis Einstein pour illustrer l’évolution des modèles explicatifs du réel. Pendant des siècles, expliqua-t-il, l’humanité a pensé la causalité de manière linéaire : une cause produit un effet, selon une mécanique lisible.

« L’humanité avance comme un bateau. Elle a besoin de courants d’idées pour naviguer »

Avant que la relativité ne vienne bouleverser cette vision : « Ce n’est pas une force qui attire les corps, c’est l’espace lui-même qui se déforme. » Une métaphore qu’il applique au présent politique et idéologique. Selon lui, les tensions contemporaines, religieuses, culturelles, géopolitiques, ne relèvent plus de phénomènes isolés. « Nous pensons que les crises d’aujourd’hui ont des causes simples. Mais en réalité, c’est tout l’espace idéologique qui se déforme. »

D’Alger à l’Europe : récit d’une radicalisation progressive

Au cours de son intervention, Boualem Sansal est revenu longuement sur son enfance en Algérie, décrivant une société méditerranéenne paisible avant une mutation lente mais profonde. Il parle d’un « choc tectonique » invisible au départ, perceptible seulement par indices : transformations sociales, normes religieuses, marqueurs vestimentaires. « Les hommes ont commencé à porter la barbe. Cela n’existait pas quand j’étais enfant. »

Boualem Sansal, Invité à Westminster par le think tank Policy Exchange
Boualem Sansal, Invité à Westminster par le think tank Policy Exchange

Puis, au cours de son intervention, il a évoqué une sorte de bascule « En dix ans, la société s’est métamorphosée. » Pour décrire ce processus, il mobilise l’image de la mithridatisation, l’idée d’un poison administré à petites doses jusqu’à accoutumance. Face à cette évolution, lui et d’autres intellectuels ont alors tenté d’alerter à l’extérieur des frontières se souvient-il, en interpellant des journalistes, des responsables politiques, des chefs d’État européens : « Nous leur avons dit : ce qui se passe chez nous vous arrivera. » Un avertissement qui, selon lui, ne sera alors pas entendu à l’époque.

France - Europe : attention au vocabulaire employé

Au cœur de son intervention il a insisté sur la liberté d’expression et ce qu’il perçoit comme son recul en Europe. « Le vocabulaire n’est plus décidé par nous. Il est décidé par les islamistes», avec comme conséquence directe selon lui : « Cela a étouffé le débat. Les gens ne parlent plus. » Il cite alors la France, le Royaume-Uni, la Belgique ou encore l’Allemagne, estimant que ces sociétés sont désormais confrontées à des tensions comparables, bien que dans des contextes différents.

« Le vocabulaire n’est plus décidé par nous. Il est décidé par les islamistes »

Interrogé sur une possible confusion entre islam et islamisme, il s’est exprimé en demandant de faire une distinction entre religion, idéologie et individus, rappelant que les musulmans ne constituent pas un bloc homogène et que beaucoup sont pleinement intégrés aux sociétés européennes, parfois, dit-il, « plus Français que les Français » ou « plus Anglais que les Anglais ».

En conclusion, Boualem Sansal a élargi son propos à une réflexion globale sur les cycles idéologiques. « L’humanité avance comme un bateau. Elle a besoin de courants d’idées pour naviguer. » Communisme hier, libéralisme ensuite : les sociétés passeraient d’un cadre doctrinal à un autre, sans jamais cesser de chercher une matrice idéologique. Face aux recompositions actuelles, il appelle à une mobilisation intellectuelle. « Les intellectuels », selon lui, « doivent reprendre la parole, analyser, nommer, débattre. » L’auteur franco-algérien sera-t-il entendu ?

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