Dans la Méditerranée, l’Europe s’ancrera ou sombrera.

Dans la Méditerranée, l’Europe s’ancrera ou sombrera.

janvier 12, 2019 0 Par La rédaction

La chance et la menace de l’Europe, c’est la Méditerranée. Or l’Europe n’a pas de politique méditerranéenne. Longtemps, l’URSS l’a obnubilée et la Russie, pourtant si faible, la hante toujours. Les Etats-Unis la désolent. Chine et Inde lui semblent la promesse d’un déclin qu’elle ne saurait comment retarder. Pour penser une politique mondiale, il faut déjà avoir une politique de ses premiers horizons. La Méditerranée est la frontière fondamentale de l’Europe, son assise. La Méditerranée est malade.

L’Europe est fille de la Méditerranée, dans la mythologie, l’histoire et l’économie. A Cantorbury ou en Bavière, en Pologne ou La Haye, rien ne s’est construit ou pensé qui ne soit venu d’une ville méditerranéenne : le chant, la banque, le droit, la guerre, le mariage ou la monnaie. Les pays du nord de l’Europe, qui sont aussi les plus riches et qui se considèrent, souvent à juste titre, comme des modèles en matière de développement et de démocratie, ont tort de ne pas se sentir concernés.

Bien des instruments européens concernent la Méditerranée, souvent pris à l’initiative de la France, (Union Pour la Méditerranée, Euromed, politique de voisinage, Frontex…), le bilan est décevant, parce que les pays du Nord freinent, ont peur pour leur argent, leurs engagements, voire -c’est le comble- leur éthique.

Pendant quelques siècles, mare nostruma été coupée en deux, par la conquête arabe de terres romaines. Ce fut l’âge sombre européen. Puis le commerce mondial passa de Venise à Anvers, de Londres à New York, de l’Atlantique au Pacifique.

Pourtant 30% du commerce mondial passe encore par la Méditerranée. Alors que les ambitions de la zone de libre échange Euromed se sont ensablés, comme l’Union pour la Méditerranée, les Chinois se sont installés à Port Saïd, en Egypte, à El Hamdamia en Algérie, au Pirée en Grèce.

Une des raisons de l’engagement russe en Syrie tient à sa base de Tartous. Les conflits sont éclatants (Liban, Turquie, Israël, Syrie, Lybie) ou latents (Chypre, Tunisie, Algérie, Egypte).

Avec le désengagement progressif américain, le renforcement de l’appareil militaire turc, celui de l’Algérie et de l’Egypte, la responsabilité française s’accroit. D’autant que les Britanniques quittent l’Union européenne. L’Otan, acteur majeur, devient incertain avec le virage turc et le nouvel isolationnisme américain. L’Europe n’a pas de politique de défense sur son flanc méditerranéen, autrement plus instable, fragile que sa frontière Est qui concentre son attention.

Avec l’opération Sophia, (EunavforMed), l’Union Européenne montre progressivement ses capacités  en matière de sécurité militaire. En Méditerranée, elle se limite à la lutte contre le trafic d’êtres humains. Ce n’est pas un succès, c’est déjà çà.

La question migratoire est sans doute la question la plus fondamentale pour les pays riverains. Aucun pays ne peut la traiter seul. Personne ne peut défendre la situation actuelle, qui voit la Méditerranée se transformer en cimetière. L’Europe peut-elle tenir un discours humanitaire qui tolère des pratiques dignes de la traite esclavagiste? Peut-on conserver un système aussi lâche et incertain, finalement mortifère ? Il faut redéfinir le « paquet asile » et l’ensemble de la politique migratoire. Tout se joue en Méditerranée. Et si le défi démographique, politique et social de l’Afrique est celui de l’Europe, il ne peut y avoir de politique africaine sans politique méditerranéenne préalable.

Encore faut-il que la Méditerranée survive. Au rythme actuel d’urbanisation, la Méditerranée devrait vite devenir une mer insalubre. 31% des villes de plus de dix mille habitants n’ont pas de stations d’épuration. Or la population méditerranéenne devrait s’accroitre de presque cent millions d’habitants d’ici 2050. La Méditerranée, mer fermée, est en danger de putréfaction.

Défense, commerce, migration, pollution, énergie : l’absence de vision globale de l’Europe en Méditerranée promet un désastre, un drame humain, un recul de la civilisation. C’est pourquoi l’Europe est aussi, et pour les mêmes raisons, l’espoir de la Méditerranée et de ses 150 millions de riverains. Qu’elle en prenne conscience et qu’elle réponde aux attentes. Sinon qui ?

La France ne peut pas répondre toute seule, les Américains pensent à l’Amérique et à l’Asie, et le Pape ne fait pas de miracles. L’Europe doit répondre, comme d’habitude, à une demande française. Encore faut-il la formuler.

 

Laurent Dominati

A. Ambassadeur de France

A. Député de Paris

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