Ainsi la civilisation européenne s’effacerait-elle, disent en chœur Trump et Poutine. Bien des Américains, des Russes, des Chinois sont d’accord là-dessus. L’entendre de quelqu’un qui se vante de n’avoir jamais lu un livre vexe la galaxie Gutenberg. Et si l’écrit disparaissait, et si l’image mangeait tout ? La civilisation européenne, la « civilisation moderne » disait De Gaulle, a conquis le monde, détruisant toutes les civilisations traditionnelles. Voilà qui crée des rancœurs décoloniales, même des anciens colons. Dans sa rage de puissance, l’Europe a aussi tenté de se suicider deux fois. Poutine dénonce, comme les Algériens, ces Européens qui n’ont cessé de se massacrer entre eux et de massacrer les autres. Ce qui n’est pas le cas des peuples paisibles, Russes, Arabes, Zoulous ou Mongols. Seuls les Comanches et les Turcs, nomades, auraient fait preuve d’autant d’entrain pour se déplacer chez les autres. Bardot l’amie des Bêtes philosophait : « L’humanité se conduit très mal et est très mal élevée ». Y aurait-il un complot contre la civilisation ?
Peut-être la civilisation américaine est-elle en train de prendre un envol dont les raids de l’ICE, la police de l’immigration, seraient les prémices. Peut-être le patriarche Kiril plante-t-il dans le Sahel l’évangile orthodoxe, entre deux pillages chez les Peuls. Peut-être le PCC, avec ses danseurs bien ordonnés, cerclera-t-il la planète d’un foulard digital aux couleurs du « Rêve chinois ». Peut-être. Et sans doute l’Europe ne domine-t-elle plus les mers, les airs, les terres, ni les puces. Son industrie fond, comme sa jeunesse. Mais une civilisation, c’est quelque chose que ni la Silicon Valley, ni Shein n’alimentent.
C’est quoi, au juste, une civilisation ?
Un concept récent, née dans la bouche du père de Mirabeau, dans un ouvrage intitulé « L’Ami des hommes ». On y est : Une civilisation repose sur une conception de l’homme, un idéal type : le Junzi chinois, le Bushi japonais, le Fata arabe, l’Arya indien, le Runa inca, tous renvoient à une idée de noblesse. En Europe, réapparaît au dix-huitième un idéal type ancien, revenu de Rome, plus fort que le gentilhomme : le citoyen. Patatras le monde ancien ! Le père Mirabeau n’invente rien par hasard. De l’Ami des hommes surgit l’Ami du peuple de Marat : Pour trouver la voie il suffit de couper la tête. L’aristocrate à la lanterne qui éclaire le monde. Civilisation n’est pas absence de violence.
Aelius Aristides, un grec, sacrifiait des poulets comme dans un candomblé brésilien pour apprivoiser ses maladies. Hypocondriaque, il en est mort. Il prononça un « Éloge de Rome » sous Marc-Aurèle : « Tout ce qui se produit, tout ce qui se cultive, tout arrive ici » On dirait New York, dont le nouveau maire, Zohran Mamdani, a prêté serment sur le Coran. « Rome assure la paix … tout romain est citoyen du monde ». C’était beau comme l’antique, juste avant la peste antonine et la crise du IIIème siècle.
Occident signifie qui tombe
L’Occident est toujours en crise. Le principe de l’Occident, c’est la chute. C’est pourquoi l’Occident se sent coupable, c’est son côté kazakh, ou ashkénaze.
L’Occident bouscule, détruit les sociétés traditionnelles, l’arabe, l’indienne ou l’iroquoise … la sienne : Rome n’est plus dans Rome. Les nostalgiques, Villiers ou Vance, se plaignent que la Chrétienté n’est plus une politique. Alors Trump prétend défendre les Chrétiens au Nigeria avec des bombes, puisque tout se résoudrait par des bombes, le Groenland, le Venezuela, l’Iran, Gaza, le Yémen ou le Liban. Le Pape, américain lui aussi, regarde ses compatriotes comme des barbares.
Le Pape a raison. La force n’a pas jamais suffi. Charles Quint finit au couvent, Napoléon à Sainte-Hélène. Et le roi anglais devint une potiche pour la réclame. Les épiciers l’emportant, une décadence permanente s’impose au monde. Le déclin perpétuel, que d’autres appellent progrès, agite, fermente, remet tout acquis en cause. Tout ce qui est stable meurt. Heureusement ! Rien n’est stable. Principe même de la création. Vivent les marchands créatifs, ils ont diffusé l’électricité et l’aspirine, ils continuent avec les smartphones et l’IA.
Trump, Poutine, Xi Jinping rêvent d’hégémonie. Ils accompagnent le bouleversement du monde, qui est d’esprit européen : le communisme chinois vient de Londres, comme les évangélistes. La veine européenne s’est érigée en civilisatrice, parce qu’aucun autre ensemble n’a prétendu imposer un tel concept. Aucun chinois n’a jamais voulu siniser qui que ce soit, pas même les maîtres mandchous avec leurs longues nattes.

Si l’idée de civilisation suppose un mépris qui lui est consubstantiel, sa contestation aussi. Le mépris de l’Europe, lieu commun, exprime le mépris de la civilisation qui dit le monde universel. Il y a un complot contre cette civilisation qui a placé l’homme, avec un orgueil démesuré, au centre de toute chose. Ceux qui méprisent l’Europe, méprisent d’ailleurs aussi le droit international, le droit européen, à commencer par les droits de l’homme, « droit de l’hommisme. » qui l’efféminerait.
Avant de s’installer dans l’empire, les Barbares ont frappé mille fois à sa porte. Ils n’y sont entrés que lorsqu’ils étaient à moitié romains, les Romains à moitié barbares. Le dernier empereur était fils d’un courtisan d’Attila. Bien élevé, Attila, avait beaucoup d’or et d’amis. Les complots alimentent les comptes des complotistes au cœur de la cité. C’est le seul vrai risque. Tous ces admirateurs de l’adversaire bavent sur leur pays en se disant patriotes.
La dilution de la culture européenne ?
Va-t-on devenir chinois, américain, musulman ? Aucune chance, malgré les effrayés de l’implosion islamiste, de devenir mahométan : Il n’y a pas de puce islamiste. Or l’avenir c’est la puce. Les Chinois sont trop snobs pour être prosélytes. Comme l’Amérique s’éloigne, le seul risque serait, pour l’Europe, de redevenir européenne, c’est-à-dire divisée.
Mais oser, face aux complots, porter l’étendard de la civilisation européenne, pourquoi pas ? L’humanisme, c’est sans doute une erreur, mais qu’est ce qui ne l’est pas ? Au moins c’est notre erreur. Être les seuls à maintenir les exigences du droit, le principe de l’égalité des faibles et des puissants, des petits et des grands, ce n’est pas la fin d’une civilisation. L’inverse serait vrai. L’abandonner pour se résoudre à la seule force serait la fin de la civilisation européenne. Là est le complot universel.

D’autant que la force échoue. Toujours. Aucun conquérant n’a maintenu un empire. Toute force s’épuise. Trump a tort de ne s’appuyer que sur elle. Venezuela, Iran, Nigeria, sont des coups d’éclat sans suite.
Maintenir l’idée du droit est d’autant plus nécessaire que les empires affirment leur mépris. Ils savent que les seuls capables de résister sont ces décadents d’Européens. En Ukraine, cette Coalition des volontaires impensable il y a quelques mois, résiste à l’accord Trump-Poutine. Et si le monde préférait suivre ces Européens que les empires ? L’Amérique latine a-t-elle adopté la doctrine Monroe ? L’Asie veut-elle être chinoise ? L’Afrique, le Moyen-Orient veulent-ils d’un nouveau partage impérial ?
Et les peuples, comptent-ils vraiment pour du beurre, les peuples ? Même les tyrans font attention au peuple. L’Iran se soulève de l’intérieur, pas par les bombes étrangères. Les Iraniens rêvent de liberté. Le complot contre la civilisation, c’est en fait une ligue contre la liberté. Les gens, les vraies gens, en Russie comme aux États-Unis, préfèrent toujours la liberté. Celle de changer de pays, ou de changer leur pays. Tout cela gêne.
C’est une force pour les Européens de défendre le droit. La Charte des Nations-Unies, repose sur des millions de morts. On peut la moquer. On ne l’efface pas. À terme, c’est le droit auquel chacun se raccroche. Qu’il soit international ou national. La révolution mondiale en cours appelle de plus grandes libertés, pas des régimes policiers. Elle repose sur l’intelligence partagée, les réseaux, pas les territoires et les frontières. L’Amérique, la Russie, n’ont aucune chance de déciviliser le monde par le choc, des armes ou des seules images. Pas d’image sans récit. La bataille du droit, au niveau planétaire, est engagée. Elle ne se résout pas par la force. À la fin, il faut des accords. Seul l’esclave dit toujours oui.
Auteur/Autrice
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Député de Paris de 1993 à 2002, Ambassadeur au Honduras de 2007 à 2010, puis au Conseil de l'Europe de 2010 à 2013, il a fondé le media lesfrancais.press dont il est le Président.
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