Pendant une grande partie de l’histoire moderne, les entreprises multinationales ont agi en étroite proximité avec les États dont elles dépendaient. La Grande-Bretagne, les Pays-Bas et la France ont ainsi créé de grandes compagnies chargées d’exploiter leurs colonies. La British East India Company, créée en 1600, disposait du monopole du commerce avec l’Inde et l’Asie. Elle exerçait un droit d’administration sur de vastes territoires. Elle possédait une armée privée ainsi qu’un pouvoir fiscal et judiciaire. Pour le commerce en Amérique du Nord, les Britanniques ont créé la Hudson’s Bay Company (1670) et, pour l’Afrique, la Royal African Company.
Un monde moderne né avec les multinationales ?
Les Pays-Bas avaient notamment institué la Vereenigde Oostindische Compagnie (VOC), première multinationale moderne et première société par actions, qui détenait le monopole du commerce asiatique (épices, soie, porcelaine). En France, Colbert a créé la Compagnie française des Indes orientales, chargée du commerce avec l’Inde, l’océan Indien et la Chine. De son côté, la Compagnie des Indes occidentales avait pour mission la gestion des Antilles françaises (sucre, esclavage). Enfin, la Compagnie du Sénégal assurait le commerce africain (or, gomme arabique, esclaves).
Krupp en Allemagne, et Mitsubishi au Japon ont accompagné l’industrialisation, tandis que leurs gouvernements sécurisaient à l’étranger des mines et des débouchés. Les États-Unis, traditionnellement anticolonialistes, n’ont pas rechigné à intervenir afin de garantir l’accès des compagnies pétrolières à des ressources étrangères. Les entreprises et les États avaient des intérêts liés.
Ce mode d’association s’est relâché à partir des années 1970. Les multinationales se sont autonomisées de leur État d’origine pour devenir des entreprises mondiales. Apple, Microsoft ou Alphabet sont certes des entreprises américaines, mais leurs intérêts peuvent diverger de ceux des États-Unis. Par leur puissance et par l’étendue de leur surface commerciale, elles peuvent entrer en opposition avec les autorités de leur pays.

Règlementations et coup d’état, deux faces d’une même pièce ?
Or, depuis quelque temps, le capitalisme de la canonnière opère un retour marqué. La politique est de plus en plus présente dans la vie des entreprises, que ce soit à travers la réglementation, avec notamment le principe d’extraterritorialité appliqué par les États-Unis ou à travers la restauration de leur association en vue d’intérêts communs. Donald Trump destitue le président du Venezuela, Nicolás Maduro, afin de lutter contre le trafic de drogue et de faciliter la gestion du pétrole par les entreprises pétrolières américaines. La conquête du Groenland est jugée nécessaire au nom d’intérêts stratégiques, mais aussi économiques, avec l’ouverture du territoire aux entreprises américaines afin qu’elles puissent notamment exploiter les métaux rares.
Le retour de la guerre en Europe et l’affirmation autoritaire de la Chine, conduisent les responsables politiques à redessiner la carte du commerce mondial, en définissant où les multinationales peuvent, ou ne peuvent plus, opérer. L’application d’embargos et de droits de douane marque le retour du politique dans la vie des multinationales. Ces dernières tentent de s’opposer à cette immixtion. Aux États-Unis, elles condamnent les droits de douane ou la remise en cause de l’immigration, mais elles sont néanmoins contraintes de se plier à ce nouvel environnement.
Le président américain considère les entreprises comme des instruments utiles au renforcement de sa puissance. Il a exhorté les dirigeants du secteur pétrolier américain à retourner à Caracas sous peine de représailles, pressé les entreprises de défense de cesser leurs rachats d’actions et exigé que les groupes technologiques vendant des processeurs avancés à la Chine reversent une part de leurs revenus à l’État américain, quand il n’a pas demandé l’arrêt pur et simple de ces exportations.
Le retour de l’interventionnisme étatique ?
Ce retour de l’interventionnisme étatique a et entraînera des conséquences déstabilisantes pour les multinationales occidentales qui réalisent environ 23 000 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel, 2 400 milliards de profits et emploient des millions de personnes à travers le monde. Le nouvel ordre géopolitique remodèle les multinationales occidentales. La hausse des droits de douane, les subventions accordées aux entreprises et les sanctions ont détourné les capitaux de pays comme la Chine et la Russie pour les réorienter vers les marchés domestiques. En 2016, les multinationales américaines réalisaient 44 % de leurs investissements sur le territoire national. En 2025, cette proportion a atteint près de 70 %. Les ventes à l’étranger ont reculé en termes réels, tandis que celles réalisées sur le marché intérieur ont progressé. Le repli est encore plus marqué dans les secteurs que les gouvernements considèrent comme « stratégiques », tels que les logiciels, les médicaments ou l’automobile.
Assistons-nous à la fin d’une époque avec le démantèlement de la mondialisation ? L’avenir sera-t-il marqué par une implication accrue des États, avec moins de libertés pour les entreprises, à moins que ces dernières ne télécommandent les politiques publiques ?
L’attrait des richesses commerciales a motivé l’éviction de Nicolás Maduro au Venezuela par Donald Trump et guide ses efforts pour obtenir une trêve entre la Russie et l’Ukraine. Dans le même temps, aux États-Unis, l’administration républicaine a pris des participations dans plusieurs sociétés minières et dans un fabricant de semi-conducteurs en difficulté. Cet interventionnisme s’inscrit dans la stratégie de sécurité nationale de Donald Trump publiée au mois de décembre. Plus les États-Unis soutiennent leurs propres entreprises et pénalisent celles des autres, plus il devient rationnel pour les autres pays d’en faire autant. Une spirale interventionniste et protectionniste s’enclenche, sans que nous puissions savoir où elle s’arrêtera.
À quoi ressemblera ce nouveau monde du capitalisme de la canonnière ? Celui-ci risque d’être plus coûteux, moins efficient, plus dangereux.
Géopolitique et business
Les entreprises doivent désormais prendre en compte des considérations étatiques susceptibles d’entrer en conflit avec leurs intérêts et de porter atteinte à leur rentabilité. Les multinationales ont acquis un poids économique élevé ; leur fragilisation ne sera pas sans conséquence sur la croissance des pays occidentaux. Les grandes entreprises représentent, aux États-Unis, plus d’un cinquième de l’emploi privé domestique, deux cinquièmes de l’investissement productif et les trois quarts des profits.
Cette puissance est le fruit d’infrastructures permettant la circulation des biens et de l’information à l’échelle mondiale, facilitant les échanges transfrontaliers, augmentant les profits des actionnaires et réduisant les prix pour les consommateurs. Lorsque les entreprises sont contraintes d’allouer leur capital selon des lignes géopolitiques, leur productivité diminue, au détriment de la prospérité collective. Des signes montrent déjà que les multinationales perdent en rentabilité par rapport aux entreprises opérant uniquement sur leur marché domestique. Dans sept secteurs sur neuf, les rendements des multinationales sont inférieurs à ceux de leurs concurrentes domestiques.
Dans nombre de ces secteurs, l’écart s’est creusé depuis 2018-2019. Cette baisse de la rentabilité serait-elle le prix à payer pour assurer la sécurité des approvisionnements ? Or, en réduisant les bénéfices, la politique de Donald Trump pourrait freiner l’innovation et, partant, la croissance future. Elle crée surtout des effets de rente en limitant la concurrence étrangère. À travers l’histoire, le protectionnisme s’est toujours retourné contre les pays qui en ont été à l’origine.
La valeur ajoutée ne provient pas de la seule possession de matières premières. La République démocratique du Congo, l’un des pays les mieux dotés en ressources naturelles, figure parmi les plus pauvres de la planète. La force des pays occidentaux repose sur leur recherche, leur capacité à investir et à innover dans un système économique où l’État de droit prédomine.
Mesures chaotiques
En outre, l’interventionnisme américain apparaît confus, parfois de manière délibérée. La politique américaine à l’égard de la vente de semi-conducteurs à la Chine a oscillé au gré des influences entourant le président. Le risque est que chaque décision devienne l’objet de pressions, voire de pratiques corruptives. En Europe, la surenchère souverainiste conduit à la multiplication des aides aux entreprises, avec à la clé des doublons et des gaspillages importants. Les subventions aux fabricants de batteries en sont un exemple emblématique : la filière n’est pas rentable et les investissements réalisés sont sous-utilisés.
À mesure que l’âge d’or de la mondialisation s’estompe, les gouvernements créent des rentes qui faussent les marchés. Les marchés faussés appauvrissent les nations et émoussent l’esprit d’initiative de leurs citoyens. Le capitalisme de la canonnière prétend garantir la prospérité et la sécurité ; en réalité, il n’apportera ni l’une ni l’autre.
Le capitalisme de la canonnière n’est pas une anomalie de l’histoire économique : il en est l’un des visages récurrents. Chaque fois que l’incertitude grandit, que les rapports de force se tendent et que la peur du déclassement s’installe, les États cherchent à reprendre la main sur les flux, les entreprises et les ressources. Mais l’histoire enseigne aussi que la confusion des rôles entre puissance publique et intérêts privés finit rarement par produire la prospérité promise.
En substituant la logique de puissance à celle de l’efficience, le monde qui se dessine risque de sacrifier l’innovation, d’alourdir les coûts et de fragmenter durablement l’économie mondiale. À vouloir sécuriser leurs approvisionnements par la contrainte, les nations pourraient affaiblir ce qui a longtemps fait leur force : la liberté d’entreprendre, la concurrence et l’État de droit. Le capitalisme de la canonnière promet la sécurité ; il pourrait bien engendrer la stagnation.
Auteur/Autrice
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Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.
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