Brésil : le fascisme doit être combattu à chaque instant  par une conseillère consulaire : Florence Poznanski

Brésil : le fascisme doit être combattu à chaque instant par une conseillère consulaire : Florence Poznanski

octobre 29, 2018 0 Par Redaction

Que s’est-il passé au Brésil hier soir ? Est-il possible que de toutes part dans le monde les voix se lèvent contre ce projet politique fasciste, antidémocratique et antisocial qui vient d’accéder pour la première fois au pouvoir de cette jeune démocratie trentenaire, et que le peuple brésilien applaudisse à deux mains ?

Comment les enfants des poètes Carlos Drummond de Andrade, de l’éducateur populaire Paulo Freire, des artistes Vinicius de Moraes et Gilberto Gil ou encore des héros de la liberté Zumbi dos Palmares, Tiradentes et Lampião en sont-ils arrivés à ne pas voir le racisme, la haine, l’asservissement, la division que véhicule à chaque intervention Jaïr Bolsonaro élu hier Président de la République Fédérative avec un confortable score de 55,13 % des voix ?

Bien sûr l’heure de l’autocritique à gauche, dure et amère, viendra dans le camp du PT sur les 14 ans au pouvoir qui ont permis au pays de gigantesques avancées en termes de lutte contre la pauvreté, d’universalisation de l’accès à l’éducation, de valorisation de la culture, de croissance économique et d’ouverture à l’international, mais qui n’ont pas apporté de réponse à la transformation en profondeur d’un système généralisé de corruption et d’impunité dans toute les institutions de l’État et n’ont que trop peu affronté les contre-pouvoirs qui nuisent aujourd’hui à la démocratie : les groupes médiatiques privés, les banques, les puissances financières, les grands propriétaires terriens, les églises évangéliques, etc. Mais cela n’explique pas tout.

Il y a dans l’expression de ce vote, l’embryon d’un scission nauséabonde au sein de la société brésilienne. D’un côté les « gens de bien » de l’autre toute la « déchéance humaine », ceux qu’il faut éliminer, ou tout du moins contre lesquels il faut combattre tel le démon exorcisé par les pasteurs évangéliques qui l’ont tant soutenu. Ce n’est pas une exagération, car lorsque Bolsonaro parle de délivrer le Brésil de ses maux, c’est bien à ces vastes pans de la société qu’il s’attaque : les défenseurs des droits, les journalistes, les militants, les afro-descendants et les indigènes défendant leurs cultures ancestrales et constamment bannis, les agriculteurs privés de leurs terres, les femmes revendiquant l’égalité de traitement dans le monde du travail, les homosexuels, mais aussi tous ceux qui par les obstacles qu’ils ont rencontré tout au long de leur existence pour étudier, pour se soigner, pour s’insérer dans le monde du travail, pour se loger, pour prendre soin dignement de leur famille, se retrouvent toujours en marge du système méritocratique qui ne leur offre que des services précaires.

Et au lieu de proposer des mesures pour intégrer ces deux mondes, l’ensemble du programme de Bolsonaro vise à creuser cette scission par plus de répression et moins d’État, plus de concurrence et moins de participation sociale. Parmi son électorat il y a bien sûr les élites blanches et masculines du Sud du pays, mais beaucoup, beaucoup de ces mêmes citoyens auxquels s’attaque Bolsonaro, cherchant dans une impossible identification de classe à se délivrer de leur condition en montrant du doigt leurs semblables pour se rêver ce qu’ils ne sont pas.

Telle est la vraie face du fascisme qui reçu au Brésil le soutien de divers partis du centre et de la droite alléchés par les opportunités financières d’un programme qui prévoit de privatiser de nombreuses entreprises publiques, flexibiliser encore davantage le code du travail et passer au système de retraite par capitalisation. Mais l’assouvissement des marchés ne peut se faire au détriment d’une société sacrifiée.

Dans l’entre-deux tours, de nombreuses agressions physiques et intimidations morales ont été pratiquées par des partisans de Bolsonaro. Avec la confirmation du résultat, des milliers de personnes sont réellement menacées par la libération de ce discours de haine qui a déjà rendu possible l’assassinat de la conseillère municipale Marielle Franco et du professeur de capoeira Mestre Moa, et de bien d’autres, anonymes.

Ne nous détrompons pas, ce mandat ne sera pas à demi-mot. S’il n’y aura pas de chars militaires comme en 1964, la répression et la violence seront bien là, plus sournoises encore car étouffées sous le voile de la normalité et de la bienséance.

Ne nous détrompons pas, car l’impact de cette catastrophe politique ne s’arrêtera pas à la frontière du Brésil. Ce fascisme devenu fréquentable, banalisé, semble causer de moins en moins de rejet dans l’opinion et, après avoir été déjoué deux fois en France, il pourrait bien percer aussi dans notre pays des droits de l’Homme.

Dans son communiqué publié ce jour pour féliciter le nouveau président du Brésil, Emmanuel Macron creuse lui-même la brèche de cette banalisation. Au nom du libre-échange, les relations commerciales avec le Brésil continueront, les ventes d’armes, les échanges de renseignements militaires, etc, sans que jamais on lève le ton, on ose poser un cran d’arrêt. Alors soyons nous, citoyens, cette conscience démocratique qui semble avoir déserté nombre d’institutions, appliquons nous à nous indigner, à dénoncer toujours, pour que jamais plus l’arbitraire ne fasse office de loi.

 

Florence Poznanski est conseillère consulaire au Brésil pour la circonscription de Rio de Janeiro et activiste en défense de liberté d’expression. Elle est politologue et ingénieure et membre du secrétariat exécutif national du Parti de Gauche.

 

Le 29/10/2018

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