La mort de Renée Good, abattue à Minneapolis par un agent de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) a ravivé aux États-Unis un débat explosif sur l’usage de la force et la politique migratoire fédérale. Si la victime était américaine, l’affaire a dépassé le seul cadre national. En effet, elle interroge aussi, jusqu’en France, le climat dans lequel vivent aujourd’hui les ressortissants étrangers installés aux États-Unis. Entre inquiétude diffuse, tensions locales, confiance dans les institutions et vigilance administrative, trois Français installés à Chicago, Los Angeles et Miami livrent des regards contrastés. Lesfrancais.press est parti à la rencontre des conseillers des Français de l’étranger Oussama Laraichi et Stanislas Orand, et de l’entrepreneur Cyril Darmouni.
Émotion après la mort de Renée Good
Minneapolis, 7 janvier 2026. Dans une rue résidentielle, une opération de l’ICE tourne au drame. Renée Good, mère de famille de 37 ans, est tuée par balle. Très vite, la ville s’embrase. Il faut dire qu’une vidéo relatant la scène est massivement diffusée dans la presse et sur les réseaux sociaux. Les manifestations se multiplient, les appels à une enquête indépendante se font pressants, et le gouvernement fédéral se retrouve sommé de justifier des méthodes de plus en plus contestées. Dans le Midwest, la charge émotionnelle est immédiate.
« Mon premier ressenti a été un choc profond : une vie perdue dans des circonstances tragiques, et une communauté locale durablement marquée », confie Oussama Laraichi, conseiller des Français de l’étranger pour la circonscription du Midwest. À Minneapolis, rappelle-t-il, « le souvenir des événements liés à l’assassinat de George Floyd reste très présent ; toute affaire violente de cette nature ravive inévitablement une émotion collective et des interrogations sur le climat du moment ». Et de préciser : « En tant que conseiller des Français de l’étranger, et dans le cadre de l’exercice de prérogatives nécessairement limitées, je veillerai à ce que ces nouveaux risques, réels ou perçus, soient clairement remontés et pris en compte lors de la prochaine réunion annuelle du comité de sécurité organisée par le Consulat de France à Chicago, dont l’objectif est précisément d’évaluer le contexte et d’adapter les actions d’information et de prévention à destination de la communauté française. »
Pour l’élu, il ne s’agit pas seulement d’un fait divers tragique, mais d’un signal supplémentaire dans un contexte déjà tendu. « Je ne parlerais pas d’un basculement massif du jour au lendemain à la suite de l’assassinat de Renée Good, mais plutôt d’un durcissement progressif du climat et d’une accumulation de signaux qui entretiennent une inquiétude diffuse », observe-t-il. Une inquiétude qui, précise-t-il, ne se traduit pas nécessairement par un sentiment de ciblage direct : « Une partie des Français du Midwest ne se sentent pas la cible première en tant que Français ; en revanche, beaucoup décrivent un environnement plus tendu, plus imprévisible. Ce que j’observe surtout, c’est l’émergence d’une prudence nouvelle : des personnes qui, sans être en situation irrégulière, s’interrogent davantage sur leurs droits, sur les pratiques de contrôle et sur la manière de se protéger. »
« Je constate une anxiété grandissante et un sentiment d’insécurité croissant dans notre communauté, lorsque les politiques migratoires et sécuritaires deviennent un marqueur politique central. »
Oussama Laraichi, conseiller des Français de l’étranger pour la circonscription du Midwest
Les préoccupations qui lui remontent sont concrètes : « L’incertitude et l’anxiété des personnes disposant des statuts de séjour les plus précaires, avec la crainte permanente de perdre ce statut ; la vulnérabilité des proches : même lorsqu’une personne est parfaitement en règle, elle s’inquiète pour un conjoint, un ami, un collègue ou un membre de sa famille dont la situation est plus fragile ; enfin, pour celles et ceux dont le statut est le plus stable, notamment les binationaux et les résidents permanents, la préoccupation d’être à jour administrativement, notamment en vue d’un éventuel retour en France. » Face à ces inquiétudes, sa ligne est claire : « Ramener au concret, rappeler les ressources d’information existantes, encourager à se renseigner sérieusement et orienter vers les interlocuteurs compétents lorsqu’une inquiétude est avérée. »
Pour l’élu du Midwest, le débat dépasse désormais la seule question migratoire. « Comme conseiller, je constate une anxiété grandissante et un sentiment d’insécurité croissant dans notre communauté, lorsque les politiques migratoires et sécuritaires deviennent un marqueur politique central, bien au-delà des personnes directement visées. Cela appelle, de mon point de vue institutionnel, à renforcer l’accès à l’information, l’accompagnement des personnes vulnérables et le lien de confiance avec nos concitoyennes et concitoyens. À titre personnel, et en tant que militant écologiste engagé, je suis préoccupé par une dynamique où la question migratoire est instrumentalisée de manière de plus en plus dure et polarisante. Cela traduit une société traversée par des peurs, des fractures, et parfois par la tentation de réponses simplistes à des problèmes complexes. Dans ces moments-là, il me semble essentiel de conserver une boussole claire : la dignité humaine, l’État de droit et la protection de toutes celles et ceux qui vivent ici. »

À l’opposé de l’émotion et des inquiétudes exprimées dans le Midwest, Cyril Darmouni, installé à Miami, se veut prudent dans l’analyse des faits. « J’ai vu certaines images liées à la mort de Renée Good, mais je n’ai pas encore suffisamment d’éléments factuels pour me forger une opinion définitive. Toute interpellation comporte des risques, tant pour les forces de l’ordre que pour les personnes concernées, et des erreurs peuvent malheureusement survenir, » explique l’entrepreneur franco-américain.
Et de rajouter, « si une faute ou un usage disproportionné de la force est établi, le policier doit évidemment être jugé. À l’inverse, s’il existait un danger réel et immédiat pour l’agent, cela doit aussi être pris en compte. De manière générale, refuser de coopérer ou de fournir ses papiers augmente toujours le risque d’un drame, ce qui est regrettable pour tout le monde. »
Dans le cercle du Floridien, l’heure n’est pas à l’inquiétude : « Au sein de mon entourage et de la communauté française que je fréquente, l’ICE n’est pas un sujet de discussion particulier. Les personnes en situation régulière ne vivent pas avec la peur de l’ICE au quotidien. Quand on respecte la loi et que l’on est en règle, il n’y a objectivement aucune raison de se sentir menacé par cette agence. »
Tension et pragmatisme pour les Français des États-Unis
À Los Angeles, le climat est marqué par des mesures locales restrictives face à l’ICE. Le conseiller des Français de l’étranger Stanislas Orand décrit une situation où les tensions entre autorités fédérales et locales restent fortes : « C’est une situation préoccupante et peu encourageante pour la suite des événements. La situation reste instable, avec des tensions persistantes entre les mesures coercitives fédérales et les efforts locaux visant à les restreindre. À l’heure actuelle, le Conseil des superviseurs du comté de Los Angeles a voté à l’unanimité la création ‘zones sans ICE’ sur les propriétés appartenant au comté, en réponse à la recrudescence des mesures fédérales de contrôle de l’immigration dans le sud de la Californie. »

Malgré ces tensions, il rappelle que les Français en situation régulière ne sont pas la cible des opérations : « Un sentiment d’insécurité s’est certes installé dans la communauté française et bien d’autres communautés. J’ajoute que pour les Français dits en situation régulière, la situation semble stable. La situation des Français reste liée à leurs statuts officiels sur le territoire national des États-Unis. La situation avec les contrôles d’immigration étant récurrente et changeante, je conseille aux compatriotes de protéger tous les documents relevant de leur identification, de conserver sur eux, si possible, l’identification DMV, un passeport américain ou français s’ils voyagent nationalement sur le territoire des États-Unis, de reconsidérer les voyages internationaux suivant le statut d’immigration, et de promouvoir les vols directs dans la plupart des cas. »
« La peur autour de l’ICE est aujourd’hui amplifiée par le contexte médiatique et émotionnel. »
Cyril Darmouni
Il précise aussi : « Il est toujours difficile de recenser les Français de l’étranger résidant à Los Angeles et je souhaiterais voir à ce que tous nos compatriotes français s’enregistrent officiellement au registre du Consulat de la circonscription de Los Angeles, qui regroupe tout de même de nombreux États dans l’ouest américain. Aussi, je suis au jour le jour la publication des ‘Presidential Actions’, ‘Executive Orders’ venant de Washington D.C., et cette lecture me permet d’interpréter la politique des événements à venir. Nous autres Conseillers des Français de l’Étranger, entretenons aussi une communication spécifique avec notre hiérarchie consulaire à Los Angeles. »
De son côté, Cyril Darmouni insiste sur le pragmatisme : « Mon sentiment de sécurité aux États-Unis repose toujours sur une confiance globale dans les institutions. Cette confiance ne s’est pas érodée. Les forces de l’ordre, la justice et les contre-pouvoirs continuent de fonctionner. Comme dans tout grand pays, il peut y avoir des excès ou des dysfonctionnements ponctuels, mais cela ne remet pas en cause, selon moi, la solidité de l’État de droit dans son ensemble. Il existe bien sûr des expériences réelles et parfois très dures, mais elles concernent essentiellement des personnes en situation irrégulière. La peur autour de l’ICE est aujourd’hui amplifiée par le contexte médiatique et émotionnel. »
Informer les Français
Stanislas Orand rappelle la responsabilité des élus consulaires : « Nous avons un rôle de proximité auprès des compatriotes qui souhaitent notre aide, cependant notre rôle n’est pas de prendre l’initiative d’intervenir diplomatiquement ni politiquement auprès des autorités françaises ou américaines compétentes. Ceci dit, rien ne nous interdit de faire connaître notre sentiment sur la conduite des autorités ou de donner des mises à jour régulières de la situation. De mon côté, et par le biais de mes newsletters mensuelles, j’informe nos compatriotes de la situation au travers des ‘News d’immigration France/Etats-Unis’. Je conseille d’autre part de renouveler tous les documents administratifs bien avant la date d’expiration, et de fait de vérifier plusieurs semaines avant la programmation d’un voyage les dates d’expiration des documents officiels afin d’éviter toute surprise quant au délai de renouvellement de ces derniers ou encore un potentiel refus lié aux complexités administratives des conditions à remplir. »
« Je note que les compatriotes vivant des situations de détresse prennent en considération un éventuel retour en France »
Stanislas Orand, conseiller des Français de l’étranger – Los Angeles
Et il conclut sur les recours possibles : « Je ne pense pas que les Français aujourd’hui installés aux États-Unis d’Amérique soient plus impactés que les ressortissants d’autres pays résidant dans le comté de Los Angeles ou de San Diego, et de façon plus générale en Californie. Cependant je note que les compatriotes vivant des situations de détresse prennent en considération un éventuel retour en France si leurs difficultés ne s’améliorent pas dans le temps. Ces compatriotes peuvent donc librement prendre contact avec moi, échanger avec nous autres Conseillers des Français de l’Étranger, et entrevoir des solutions d’aide ou de rapatriement avec le Consulat de Los Angeles. »
Oussama Laraichi insiste sur le fait de « renforcer l’accès à l’information, l’accompagnement des personnes vulnérables et le lien de confiance avec nos concitoyennes et concitoyens. »
Vigilance et questionnement, y compris des touristes
Entre tension à Los Angeles, prudence dans le Midwest et pragmatisme en Floride, les Français aux États-Unis naviguent dans un contexte mêlant vigilance, information et anticipation. Le climat national, marqué par des débats sur l’usage de la force et les politiques migratoires, influence indirectement la perception de sécurité de la communauté française, même parmi ceux dont la situation est stable.
Pour Oussama Laraichi, « la question migratoire devient un marqueur politique central qui impacte la communauté, bien au-delà des personnes directement concernées. La priorité est de maintenir un lien de confiance, de fournir l’information nécessaire et de protéger la dignité et la sécurité de toutes et tous. »
Stanislas Orand souligne l’importance d’une lecture attentive des mesures fédérales et locales : « Les Français vivant aux États-Unis doivent anticiper et se préparer administrativement. Même si la situation reste stable pour ceux en règle, les changements peuvent survenir rapidement, et il faut être prêt. »
Enfin, Cyril Darmouni conclut : « Le sujet de l’immigration reste extrêmement complexe. Il est évident qu’une réflexion globale est nécessaire : régularisation de certaines situations, réformes du système, voies légales plus claires. Je n’ai pas de solution miracle, mais réduire le débat à une opposition caricaturale entre “bons” et “méchants” ne permet pas d’avancer. »
La situation aux États-Unis ne laisse pas indifférents les Français de l’Hexagone. Certains touristes, inquiets des récents événements, n’hésitent plus à interroger directement sur les réseaux sociaux les compatriotes installés outre‑Atlantique, cherchant à mesurer par eux-mêmes le climat réel dans lequel vivent les Français aux États-Unis.
Auteur/Autrice
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Rachel Brunet est une journaliste française installée à New York depuis 13 ans.
Après un début de carrière dans la presse économique à Paris, elle a rejoint la presse francophone aux États-Unis.
Elle défend une information rigoureuse et une analyse exigeante de l’actualité.
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