La décision prise mi-décembre dernier par l’AEFE (Agence pour l’Enseignement français à l’étranger) a suscité un véritable tollé au Maroc. La nouvelle mesure, qui concerne 45 000 élèves à travers le Royaume, instaure des frais d’inscriptions annuels qui s’ajoutent à une hausse des frais de scolarité trimestriels, eux-mêmes en augmentation. Les associations de parents d’élèves (PEEP, UCPE et APEEF) ont organisés des rassemblements devant des écoles pour protester. C’est en effet leur portefeuille qui est touché. Pour mieux saisir les enjeux et les impacts économiques de cette mesure (effective dès 2026 et se poursuivra en 2027), nous avons interrogé Abdelghani Youmni, économiste, Conseiller des Français de l’étranger, élu à l’AFE (Maghreb / Afrique du nord) et membre du groupe Ecologie & Solidarité.
L’AEFE fragilise l’équilibre de son réseau
Lesfrançais.press : « Quelle lecture faites-vous de la décision prise en cours d’année d’augmenter les frais de scolarité ? »
Abdelghani Youmni : « La décision adoptée par l’AEFE (Agence pour l’enseignement français à l’étranger) lors du conseil d’administration du 18/12/ 2025 ne relève pas d’une simple hausse tarifaire, mais d’un véritable transfert de charges. La délibération n° 28/2025 impose aux 68 établissements en gestion directe du réseau, le Maroc en compte environ 25, de financer une part croissante des pensions civiles des 4 800 personnels détachés, expatriés et résidents, et à hauteur de 35 % dès 2026 puis 50 % en 2027.
« Cette mesure (de l’AEFE) fragilise l’équilibre du réseau, affaiblit la mixité et détourne un dispositif à vocation publique et sociale vers un modèle marchand et sélectif »
Abdelghani Youmni, économiste, Conseiller des Français de l’étranger, élu à l’AFE (Maghreb / Afrique du nord)
Un surcoût qui se répercutera mécaniquement sur les frais supportés par les familles. Cette mesure fragilise l’équilibre du réseau, affaiblit la mixité et détourne un dispositif à vocation publique et sociale vers un modèle marchand et sélectif au profit d’établissements homologués plus onéreux qui ne contribuent au financement de l’AEFE qu’à hauteur d’environ 2 % de leurs chiffres d’affaires sans indexation sur l’inflation.
Lesfrançais.press : « Est-ce que comme l’avance l’APEEF, aucune mesure d’anticipation n’a été prise et que la problématique des équilibres financiers des pensions de retraite du personnel détaché n’a jamais été traité ? »
Abdelghani Youmni : « Le diagnostic est sans équivoque. Depuis 2009, l’État a transféré à l’AEFE le financement de la part patronale des pensions civiles des personnels détachés sans mettre en place de mécanisme de financement soutenable, alors même que cette dépense augmente avec le facteur âge des détachés chaque année. La subvention initiale de 120 millions d’euros est restée figée, créant un déficit structurel régulièrement dénoncé, notamment par la Cour des comptes dès 2016.

Aujourd’hui, l’écart se situe autour de 65 millions d’euros. Pour compenser, la charge est progressivement transférée vers les établissements et, in fine, vers les familles. Cette situation est d’autant plus paradoxale que l’État continue à financer les cotisations patronales de près de 2 500 personnels détachés dans des établissements homologués privés, pour un coût d’environ 120 millions d’euros alors que ces derniers ne contribuent au financement du réseau qu’à hauteur de 2 % de leur chiffre d’affaires, soit à peine 11,8 millions d’euros. L’AEFE se retrouve ainsi prise dans un véritable effet ciseaux, entre des charges en hausse et une subvention pour charges de service public en baisse continue, passée de 455 millions d’euros en 2024 à 416 millions en 2025, puis à 398 millions en 2026, soit une diminution de près de 17 % en trois ans. Si le résultat est comptable, la décision est politique, et la réforme aboutira nécessairement à un modèle économique contraint. »
L’AEFE devenue une simple dépense de l’État ?
Lesfrançais.press : « Du coup, le cœur du problème est la pérennité du financement des pensions civiles, y a-t-il d’autres options possibles que celle de faire contribuer « plus » les familles ? »
Abdelghani Youmni : « Reporter la charge sur les familles constituerait une faute de diagnostic. L’enjeu dépasse largement les seules considérations éducatives ou budgétaires pour relever pleinement d’une stratégie de puissance et d’influence. Le désengagement de l’État réduit l’AEFE à une simple dépense, alors qu’elle représente en réalité un actif stratégique majeur. Le réseau s’adresse d’ailleurs principalement à des publics étrangers, qui constituent près de 70 % des élèves, et contribue directement au rayonnement linguistique, culturel et économique de la France.
« Si le résultat est comptable, la décision est politique, et la réforme (de l’AEFE) aboutira nécessairement à un modèle économique contraint »
Abdelghani Youmni, économiste, Conseiller des Français de l’étranger, élu à l’AFE (Maghreb / Afrique du nord)
L’AEFE devrait être considérée comme un investissement immatériel productif. À titre d’ordre de grandeur, les exportations françaises atteignent près de 600 milliards d’euros/ an, et le réseau éducatif ne contribue qu’à 0,1 % de cette dynamique, ses retombées dépassent déjà largement son coût budgétaire. Ce recul ne traduit aucune stratégie géopolitique assumée, mais plutôt une contraction progressive des moyens de l’action extérieure.

En négligeant l’éducation et la culture, la France affaiblit elle-même l’un de ses principaux instruments d’influence économique et diplomatique. Pendant ce temps, nos concurrents font le choix inverse. La France consacre environ 400 millions d’euros/ an à son réseau scolaire international, quand le British Council mobilise près d’1 milliard de livres, l’Allemagne plus d’1 milliard d’euros via le Goethe-Institut et le DAAD, et la Chine plusieurs milliards de dollars pour ses Instituts Confucius et ses bourses. Partout ailleurs, l’éducation internationale est pensée comme un investissement stratégique de puissance, la France, qui en tirait autrefois d’importantes retombées économiques et diplomatiques, a progressivement réduit cet effort. »
L’image de la France au Maroc
Lesfrançais.press : « Qu’en est-il des effets induits de cette décision en matière d’image et de ressenti à l’étranger de la France notamment au Maroc ? »
Abdelghani Youmni : « Dans le cadre du partenariat d’exception renforcé et scellé lors de la visite d’État d’octobre 2024 entre le Roi Mohammed VI et le président Emmanuel Macron, l’éducation est explicitement placée au cœur des liens humains, du capital humain et de la coopération culturelle. Réduire l’effort public consacré au réseau scolaire français à l’étranger, ou en transférer la charge vers les familles, envoie ainsi un signal politique en contradiction directe avec les ambitions affichées.
Au Maroc, où l’enseignement français constitue depuis plus d’un siècle une composante éducative et sociale structurante, toute contraction des moyens est immédiatement interprétée comme un désengagement. L’impact dépasse largement le seul champ scolaire et affecte directement l’image, la confiance et l’attractivité de la France. À moyen terme, cela fragilise la formation des élites francophones et affaiblit les réseaux économiques et institutionnels historiquement liés à elle.
« Au Maroc, où l’enseignement français constitue depuis plus d’un siècle une composante éducative et sociale structurante, toute contraction des moyens est immédiatement interprétée comme un désengagement »
Abdelghani Youmni, économiste, Conseiller des Français de l’étranger, élu à l’AFE (Maghreb / Afrique du nord)
Pour de nombreuses familles françaises et marocaines du Maroc, l’enseignement français dépasse le simple cadre scolaire et constitue un véritable projet de vie, offrant à leurs enfants un parcours bilingue, une ouverture internationale et un accès naturel à l’enseignement supérieur français. Longtemps perçu comme un pont vivant entre les deux rives, à la fois culturel, humain et économique, ce continuum éducatif se fragilise aujourd’hui sous l’effet des barrières financières et administratives, et ce pont se transforme peu à peu en privilège.

Dans le même temps, les familles subissent une pression financière croissante. Entre 2010 et 2025, les frais de scolarité dans les établissements en gestion directe ont progressé de 77 % en quinze ans, passant de 30 000 dirhams à 55 000 dirhams en moyenne. Parallèlement, les investissements immobiliers demeurent insuffisants.
Les projets de rénovation sont à l’arrêt depuis plusieurs années et le Schéma pluriannuel de stratégie immobilière élaboré pour la période 2022/ 2026 n’a pas été mis en œuvre, malgré une trésorerie excédentaire et un fonds de roulement couvrant plusieurs mois de fonctionnement. Enfin, l’argument consistant à justifier ces hausses par le développement d’établissements nouvellement homologués, souvent plus coûteux que les établissements en gestion directe, n’est pas recevable. Il revient à faire des familles la variable d’ajustement entre le repli de l’action extérieure de l’État et la quête de rentabilité d’opérateurs éducatifs privés. »
La francophonie abandonnée ?
Lesfrançais.press : « Et sur les enjeux liés à la promotion de la Francophonie ? »
Abdelghani Youmni : « Les enjeux liés à la promotion de la Francophonie dépassent largement la seule dimension culturelle. Ils relèvent d’une véritable stratégie d’influence, au cœur de la compétition internationale des puissances. La langue, l’éducation et la formation constituent aujourd’hui des instruments décisifs de soft power, permettant de structurer durablement des réseaux économiques, politiques et scientifiques et de façonner, sur le long terme, les élites étrangères.
Or, la trajectoire budgétaire récente fragilise directement cette capacité d’action. Les crédits du programme 185 « Diplomatie culturelle et d’influence » sont passés de 651,7 à 605,9 millions d’euros. Dans le même temps, les bourses de mobilité ont été réduites de 70 à 56,2 millions d’euros et le nombre de bénéficiaires est passé de 9 000 à 8 000 étudiants.
Ce recul intervient pourtant alors que la demande étrangère demeure dynamique. Entre 2020 et 2025, le nombre d’étudiants indiens et chinois en France a progressé d’environ 17 %. Ces publics, majoritairement non francophones, traduisent moins un approfondissement de l’espace linguistique francophone qu’un repositionnement stratégique vers des pays à fort potentiel économique, technologique et scientifique.
« La Francophonie ne constitue pas un simple héritage mémoriel mais un instrument de puissance »
Abdelghani Youmni, économiste, Conseiller des Français de l’étranger, élu à l’AFE (Maghreb / Afrique du nord)
Comme le rappellent le sénateur Yan Chantrel et la députée Amélia Lakrafi, tous deux défenseurs d’un Erasmus francophone, la Francophonie ne constitue pas un simple héritage mémoriel, mais un instrument de puissance. Cet enjeu demeure particulièrement stratégique en Afrique et au Maghreb, où le français structure encore les administrations, les milieux d’affaires et les cercles décisionnels. Considérer cette position comme acquise serait une erreur. La dynamique démographique souvent mise en avant masque en réalité une fragilité. Si le nombre de locuteurs francophones pourrait atteindre près de 820 millions d’ici 2050, dont environ 85 % en Afrique, cette croissance reste largement quantitative. Sans investissements suffisants de la France et du Canada dans la formation et les infrastructures éducatives, l’usage du français risque de se dégrader et de ne pas se traduire par une réelle montée en compétences du capital humain. Parallèlement, l’anglais s’affirme comme la langue dominante des pôles de puissance américains et asiatiques, consolidant ainsi son statut de référence dans les échanges internationaux. »
La diplomatie d’influence et l’AEFE
Lesfrançais.press : « Est-à-dire qu’il y a un lien étroit entre le contexte économico-budgétaire en France et la décision de revoir à la hausse les frais de scolarité pour les Français établis en dehors de l’hexagone ? »
Abdelghani Youmni : « Sous l’action du cardinal de Richelieu, la politique nationale vise à centraliser le pouvoir et à bâtir un État solide, condition indispensable à toute ambition extérieure. Cette consolidation intérieure permet ensuite à la France de conduire une politique internationale offensive et de s’affirmer comme une grande puissance.
Aujourd’hui, la logique paraît inversée. Une dette publique proche de 3700 milliards d’euros, un déficit extérieur chronique d’environ 100 milliards d’euros et une désindustrialisation persistante fragilisent les fondements économiques du pays, tandis que les moyens consacrés à la diplomatie d’influence et à la francophonie se contractent, limitant sa capacité de projection. Dans le même temps, le budget de la défense est passé d’environ 32 milliards d’euros en 2017 à plus de 50 milliards en 2025, traduisant un effort militaire substantiel qui n’est pas accompagné d’un investissement comparable dans les instruments diplomatiques et éducatifs du soft power. L’externalisation du modèle éducatif et la contraction de l’action culturelle affaiblissent le rayonnement français, tandis que la Chine et la Turquie compétiteurs internationaux de la France suivent la trajectoire inverse. »
Auteur/Autrice
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Rachid Hallaouy est journaliste et éditorialiste installé au Maroc depuis 2006. Après avoir collaboré avec de nombreux médias en presse écrite (L’Economiste), électronique (Yabiladi) et audiovisuel (France 24), il a rejoint Luxe radio pour y lancer en 2011 un concept de débat d’idées traitant de sujets politiques et économiques.
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