L’ambassadeur de France en Chine dresse le bilan des relations bilatérales

L’ambassadeur de France en Chine dresse le bilan des relations bilatérales

À l’occasion de son déplacement à Hong Kong fin janvier, Bertrand Lortholary nous a accordé un entretien. Il nous dresse, entre autres, le bilan de la récente visite en Chine du Président Emmanuel Macron, échange sur les déséquilibres des échanges commerciaux et le développement des échanges universitaires et culturels. La France et la Chine affichent la volonté d’une collaboration accrue malgré leurs divergences.

La relation France- Chine : quel déséquilibre commercial ?

Lesfrancais.press : « Le président Emmanuel Macron s’est rendu en Chine début décembre. Où en sont nos relations bilatérales ? »

Bertrand Lortholary : « C’était une visite tout à fait importante. La quatrième visite d’État du président de la République en Chine depuis sa première élection. Sa précédente visite d’État remontait au printemps 2023. Au printemps 2024, c’est le président Xi Jinping qui, à son tour, avait effectué une visite d’État en France. Les échanges au plus haut niveau entre la France et la Chine sont réguliers, denses, et permettent à nos deux présidents d’aller au fond des sujets qui touchent la relation franco-chinoise, mais plus généralement, les grands sujets du monde.

« La France est le pays le plus attractif en Europe pour les investissements étrangers »

Les deux présidents, à la faveur de cette visite, ont pu échanger pendant près de neuf heures sur cette période du 3 au 5 décembre. Il y avait trois grands domaines qui étaient au cœur de cette visite. Le premier, ce sont les grandes crises du monde, à commencer par la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine, mais aussi les sujets économiques et commerciaux, dans un contexte où les déséquilibres entre la France et la Chine d’une part, l’Union européenne et la Chine, d’autre part, se creusent de façon très préoccupante. Le troisième champ de sujets concernait les enjeux climatiques, environnementaux, la biodiversité, dans un contexte où les négociations multilatérales sur ces questions-là sont rendues plus difficiles par les choix faits par certains pays.

Lesfrancais.press : « Sur la question du déséquilibre commercial, comment la France tente-t-elle de séduire les investisseurs chinois ? »

Bertrand Lortholary : « Le président de la République a voulu qu’il y ait chaque année au printemps une rencontre sur le thème de l’investissement en France, ce qu’on appelle « Choose France », qui se tient à Versailles, dont les succès année après année ont été plus importants. La France est le pays le plus attractif en Europe pour les investissements étrangers.

Le président Xi Jinping avec le président Emmanuel Macron - visite officielle
Le président Xi Jinping avec le président Emmanuel Macron - visite officielle © Reuters

Tout cela converge pour que nous puissions accueillir en France des investissements chinois et des investissements hongkongais dans toute une série de secteurs. Et d’ailleurs, j’ai précisément rencontré à Hong Kong deux investisseurs potentiels pour leur expliquer tout l’intérêt qu’ils pourraient avoir à investir chez nous. »

Les investissements français en Chine

Lesfrancais.press : « Dans quels secteurs la France tire-t-elle son épingle du jeu face au géant chinois ? »

Bertrand Lortholary : « En Chine, la France est traditionnellement en pointe dans l’aéronautique. C’était vrai hier, c’est vrai aujourd’hui et cela continuera à l’être demain compte tenu du développement absolument considérable du marché de l’aéronautique civile en Chine. Que ce soit pour Airbus, pour Safran, pour Thalès et tous leurs sous-traitants, le marché chinois est absolument fondamental. C’est d’ailleurs dans cet esprit que par exemple Airbus a décidé d’ouvrir une deuxième ligne d’assemblage d’Airbus 320 et 21 à Tianjin à l’automne dernier. Le luxe, c’est la même chose. La présence des grandes maisons françaises de luxe en Chine s’est développée de façon fulgurante ces 20 dernières années. Aujourd’hui, la situation économique fait que la consommation, tous produits confondus, est un peu moins brillante qu’elle n’a pu l’être. Mais c’est sans doute conjoncturel. »

Lesfrancais.press : « Dans le domaine de l’intelligence artificielle et de la tech, la France prône une « troisième voie » entre les modèles américain et chinois. Comment l’ambassade accompagne-t-elle nos start-ups face à la montée en puissance des champions chinois de l’IA ? »

Bertrand Lortholary : « Dans le domaine de l’intelligence artificielle, la France défend en effet une voie alternative fondée sur une IA centrée sur l’humain, éthique, inclusive et durable. Cette approche s’est structurée dès 2018 avec la Stratégie nationale pour l’IA, issue du rapport Villani, qui a renforcé les capacités de recherche françaises (supercalculateur Jean Zay, instituts 3IA, excellence en mathématiques et ingénierie) et identifié des secteurs stratégiques comme la santé, l’éducation ou les transports. Inscrite aujourd’hui dans le cadre de France 2030, cette stratégie vise à transformer l’excellence scientifique en succès économiques. Le Sommet pour l’action sur l’IA organisé à Paris en février 2025 a illustré cette ambition, en mettant en avant des applications concrètes de l’IA et en positionnant la France et l’Europe parmi les acteurs de premier plan, tout en promouvant une vision multilatérale et responsable.

« L’Ambassade de France en Chine joue un rôle clé d’accompagnement des start-ups et entreprises françaises »

Face à la montée en puissance des champions chinois de l’IA, l’Ambassade de France en Chine joue un rôle clé d’accompagnement des start-ups et entreprises françaises. En lien avec le Service économique régional de Pékin, elle mène une veille stratégique approfondie sur l’écosystème chinois, facilite le dialogue avec les institutions locales et soutient une coopération économique et technologique constructive. Elle accompagne également les délégations françaises en Chine afin de mieux comprendre les dynamiques locales, d’identifier les acteurs et innovations clés et de nouer des partenariats, en coordination avec les capitales French Tech présentes en Chine, renforçant ainsi la compétitivité internationale de l’écosystème tech français. »

La relation France – Chine : quelle stratégie pour la paix ?

Lesfrancais.press : « Sur la question de la paix en Ukraine et au Proche-Orient, quel est votre regard sur l’influence de la Chine et quelles peuvent être les prochaines étapes du dialogue entre nos deux pays ? »

Bertrand Lortholary : « Nous avons des analyses qui se rejoignent sur le Moyen-Orient. En 2024, lorsque le président Xi Jinping s’est rendu en France, nous avons publié ensemble une déclaration franco-chinoise sur la situation au Proche-Orient, ce qui était une première, et qui montrait précisément que la France et la Chine partageaient un certain nombre de priorités fondamentales pour l’avenir et pour la paix au Proche-Orient, à commencer par la solution des deux États.

Bertrand Lortholary, Ambassadeur de France en Chine
Bertrand Lortholary, Ambassadeur de France en Chine

Sur d’autres sujets, nous avons des lectures différentes. Pour la France et pour l’Europe, l’Ukraine est un sujet existentiel de sécurité. C’est une dimension dont la Chine a progressivement pris conscience, de la même façon, me semble-t-il, qu’elle a pris conscience que l’Europe continuerait à soutenir l’Ukraine en vue d’un règlement juste, parce que c’est bien l’avenir de la sécurité du continent tout entier dont il est question. Nous avons effectivement un certain nombre de différences mais la proximité de la Chine avec la Russie et la proximité de la France avec l’Ukraine nous permettent à l’un et à l’autre des deux pays de jouer un rôle particulier et pourquoi pas complémentaire.

La Chine considère qu’il est fondamental que les Européens occupent une place centrale pour mettre un terme de façon juste à cette guerre d’agression, puisque la guerre se produit sur le territoire européen. Côté européen, nous avons conscience, à la fois des aspects positifs que peut représenter le poids de la parole chinoise à Moscou, et des aspects négatifs pour nous que constitue le fait que les échanges sino-russes de fait contribuent à ce que l’économie russe puisse soutenir son effort de guerre. Ce sont des sujets dont on parle de façon très ouverte et très approfondie. Et encore une fois, c’est cela aussi la force du dialogue franco-chinois. La densité, la fréquence et le niveau des échanges entre nous, nous permettent une très grande liberté de ton. »

Les Français et la Chine

Lesfrancais.press : « L’exemption du visa pour les Français a été prolongée pour toute l’année 2026. Est-ce que vous observez un regain durable du tourisme grâce à cette mesure ? »

Bertrand Lortholary : « Pour nous, il est fondamental que les Français puissent venir et revenir en Chine pour voir les éléments les plus exceptionnels du patrimoine naturel et historique chinois, mais également pour voir la transformation de ce pays. Nous voyons un certain nombre de nos compatriotes revenir pour du tourisme en Chine. »

Lesfrancais.press : « Vous qui exercez vos fonctions en Chine depuis 2023, avez-vous le sentiment que la France et les Français ont une image un peu déconnectée de ce qu’est la Chine aujourd’hui ? »

Bertrand Lortholary : « En effet je pense que c’est difficile d’imaginer, quand on est en Europe, la rapidité des changements ici. C’est précisément pour cela que nous plaidons pour que nos compatriotes viennent en Chine. Nous considérons que le nombre de VIE (volontariat international) que nous avons en Chine continentale n’est pas à la hauteur de ce que les transformations de la Chine pourraient justifier. Dans le domaine de la santé par exemple, nous avons une coopération historique unique entre la France et la Chine.

« Là où nous avons encore beaucoup de travail à faire, c’est sur le nombre d’étudiants français en Chine. Ce nombre s’est effondré avec le Covid »

Nous avons formé en France des générations de médecins chinois dans nos CHU et nous voulons continuer à nous appuyer sur ce socle très puissant pour développer nos coopérations en matière médicale au profit de la santé de nos compatriotes français d’un côté, chinois de l’autre. »

Lesfrancais.press : « Les échanges universitaires doivent se développer davantage ?

Bertrand Lortholary : « En matière universitaire, nous avons retrouvé à peu près le même effectif d’étudiants chinois en France que celui que nous avions avant le Covid. En revanche, là où nous avons encore beaucoup de travail à faire, c’est sur le nombre d’étudiants français en Chine. Ce nombre s’est effondré avec le Covid et nous sommes loin d’avoir retrouvé les effectifs dont nous disposions. La bonne nouvelle, c’est qu’on constate aujourd’hui que tous les établissements français retrouvent non seulement le souhait de pouvoir envoyer des étudiants en Chine, mais surtout nous disent qu’aujourd’hui les étudiantes et les étudiants souhaitent revenir étudier en Chine.

Lesfrancais.press : « Comment évolue la communauté française à Hong Kong ? »

Bertrand Lortholary : « Je suis heureux de souligner que les chiffres sont encourageants. Nous avons une communauté française qui est stabilisée, même d’ailleurs dans certains endroits, qui recommence à augmenter. C’est par exemple le cas à Shanghai, qui concentre une partie importante de notre communauté sur le territoire chinois. 2026 sera une année importante, puisque ce sera une année d’élection. Au printemps, ce sera l’élection de nos conseillers des Français de l’étranger, et donc de nos représentants, des représentants de la communauté française à l’étranger. Dans cette perspective, j’encourage nos compatriotes à s’inscrire et, le moment venu, à aller voter pour leurs représentants. »

La culture : moteur de la relation bilatérale France – Chine ?

Lesfrancais.press : « Vous avez vu l’exposition Zao Wou Ki au M+. Comment la culture peut-elle contribuer à renforcer nos relations bilatérales ? »

Bertrand Lortholary : « Je crois qu’il n’y a pas de plus beau symbole des échanges culturels franco-chinois que Zao Wou Ki lui-même. Il est né à Pékin, il a étudié à Hangzhou et puis il est venu en France, il est devenu français. Et il a cette caractéristique unique d’être un immense artiste très inspiré par les deux mondes culturels dans lesquels il a grandi. C’est révélateur de ce qu’est le lien culturel franco-chinois, c’est-à-dire que c’est un lien qui s’enrichit de façon permanente au contact de l’autre.

Visite de la Haw Par Mansion, demeure unique en son genre du patrimoine hongkongais fondée par le créateur du « baume du tigre », Aw Boon Haw. Après avoir été abandonné pendant des décennies, le lieu a été réhabilité et sa gestion a été confiée à la Foundation for Arts and Culture de M. Arthur de Villepin, avec l’objectif d’en faire un lieu culturel, dédié notamment à des résidences d’artistes
Visite de la Haw Par Mansion, demeure unique en son genre du patrimoine hongkongais fondée par le créateur du « baume du tigre », Aw Boon Haw. Après avoir été abandonné pendant des décennies, le lieu a été réhabilité et sa gestion a été confiée à la Foundation for Arts and Culture de M. Arthur de Villepin, avec l’objectif d’en faire un lieu culturel, dédié notamment à des résidences d’artistes

Il y a quelques mois, l’exposition de grandes œuvres impressionnistes du Musée d’Orsay a eu un succès phénoménal à Shanghai avec plus d’un million de visiteurs. Ce sont des chiffres absolument colossaux. Je suis aussi très frappé de voir que quand les grandes comédies musicales françaises viennent en Chine, elles ont un succès extraordinaire. Vous avez des salles combles, vous avez des Chinoises et des Chinois, souvent assez jeunes, qui sont absolument enthousiastes, qui chantent les chansons sans d’ailleurs, j’imagine forcément être toujours parfaitement francophone, mais simplement parce qu’en reconstituant les sons des chansons, c’est cela aussi la vie culturelle française en Chine.

Cette année en Chine continentale, nous allons fêter le 20e anniversaire de notre festival « Croisements ». Nous recevrons l’Orchestre National de Paris avec Renaud Capuçon. Nous allons avoir l’Orchestre Philharmonique de Radio France qui va venir avec Alexandre Kantorow. La Villette va venir, le Musée d’Art Contemporain de Lyon sera là aussi.

A Hong Kong, le French May va innover, parce qu’il y aura pour la première fois un volet sportif. La diplomatie sportive, on l’a vu ô combien avec les Jeux Olympiques de Paris en 2024, est absolument essentielle. Pour le mois de la Francophonie, l’auteur de bande dessinée Guy Delisle est attendu. À la faveur de Art Basel Hong Kong, une dizaine de galeries françaises feront le déplacement. Hong Kong organise à nouveau son sommet culturel international. Le directeur du Théâtre national de Chaillot Rachid Ouramdane et le directeur du Louvre à Abu Dhabi Manuel Rabaté seront présents. C’est encore une année tout à fait remarquable sur le plan culturel ici à Hong Kong. »

Auteur/Autrice

  • Catya Martin a eu plusieurs vies. Après une carrière dans le groupe Dassault, elle s'envole avec sa famille pour Hong-Kong où elle se pique pour le journalisme et l'expatriation. Elle y crée Trait d'Union et est élue Conseillère consulaire en 2014 et 2021. Elle a créé aussi La French Radio Hong-Kong, partenaire du site Lesfrancais.press

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