Le 20 février 2026, au Royal Festival Hall du Southbank Centre, le public s’est levé avant même que Gisèle Pelicot ne prenne la parole. Lesfrançais.press se trouvait sur place.
La journaliste de la BBC Samira Ahmed animait la soirée. Des extraits de A Hymn to Life que Juliet Stevenson, Kristin Scott Thomas et Kate Winslet ont lus, donnaient à la soirée une dimension solennelle, bien au-delà d’un simple lancement éditorial. Dès l’introduction, l’événement était présenté comme un moment culturel majeur. Mais au-delà de l’émotion, une question structurait la réception britannique : le Royaume-Uni voit-il dans l’affaire Pelicot un symptôme français… ou un miroir plus large ?
Violences sexuelles : le phénomène dépasse largement les frontières
À une question suggérant que les affaires récentes en France pourraient révéler un problème spécifique à la société vivant dans l’hexagone, Gisèle Pelicot répond sans ambiguïté : « Ce n’est pas qu’en France. La soumission chimique, les violences sexuelles, c’est universel. Quand on écoute les informations, c’est en allemand, en anglais, en français… Ça ne concerne pas que la France. »
« La soumission chimique, les violences sexuelles, c’est universel (…) ça ne concerne pas que la France »
Gisèle Pelicot
Elle refuse toute lecture culturaliste. Le procès de Mazan, explique-t-elle, a réveillé les consciences en France. Mais le phénomène dépasse largement les frontières. Et c’est précisément ainsi que la presse britannique traite son histoire : non comme une anomalie hexagonale, mais comme un épisode d’un débat mondial.
51 accusés, une banalité sociale glaçante
L’un des moments les plus marquants de la conférence concerne l’absence de dénonciation de qui s’est passé, et du profil des hommes. « De 22 à 70 ans, de toutes catégories socio-professionnelles différentes. Des hommes bien insérés dans la société, mariés, avec des enfants. » Ce qui la hante encore, affirme-t-elle, c’est non seulement la violence des faits, mais aussi l’absence de dénonciation : « Il n’y en a pas un seul qui est allé dénoncer. Pas un seul. »

À un avocat qui lui demandait si elle pouvait pardonner, elle a répondu : « J’aurais pu pardonner s’il avait dénoncé ce qui se passait. » Plusieurs accusés avaient soutenu ne pas considérer leurs actes comme un viol, estimant que la présence et l’accord du mari suffisaient. Repris par de nombreux médias britanniques, cet argument a déplacé le débat vers la notion même de consentement et vers la responsabilité individuelle face au groupe.
Le Royaume-Uni également concerné par les violences sexuelles
Des affaires locales rappellent que ce type de violences n’est pas uniquement français. La police a inculpé un Britannique de 49 ans, Philip Young, pour 56 infractions sexuelles commises contre son ex-femme, Joanne Young. Ces infractions incluent plusieurs viols et la possession d’images indécentes. En parallèle, la justice a accusé cinq autres hommes d’avoir violé cette même femme sur une période de treize ans. La juge Angela Morris, qui dirige l’audience, a imposé des restrictions sur ce que les médias et le public peuvent rapporter des débats. Ces parallèles montrent que le Royaume-Uni, tout comme la France, confronte la société à la question du consentement, de la responsabilité collective et du silence des témoins.
« La honte doit changer de camp »
Gisèle Pelicot
Au cours de la conférence, Gisèle Pelicot est revenue longuement sur sa décision de rendre le procès public : « J’ai voulu que les audiences soient publiques. La honte doit changer de camp » dit-elle. La couverture médiatique britannique insiste moins sur les détails judiciaires français que sur ce geste symbolique de visibilité.
L’absence de haine et de colère
Elle raconte les années où personne ne comprenait ce qui lui arrivait, craignant la maladie d’Alzheimer. Dans un pays marqué par les campagnes contre le « spiking », ces propos résonnent fortement. Le passage le plus intime concerne ses enfants : « Le plus douloureux pour moi, c’était de prévenir mes enfants. Je crois que ça a été le moment le plus douloureux de ma vie. » Elle insiste sur l’absence de haine ou de colère, parlant avant tout d’une trahison et d’un choc comparable à une vague qui submerge.

« On est encore dans une société machiste. Et dans le déni » affirme Gisèle Pélicot. Mais elle ajoute : « Les jeunes générations feront évoluer le monde. » Elle souligne l’importance de l’éducation et de la protection des enfants face aux images violentes.
Comment les médias britanniques parlent de la venue de Gisèle Pelicot ?
La couverture britannique autour de sa venue ne présente pas l’événement comme un scandale étranger. Les articles mettent en avant sa dignité, sa retenue et la portée universelle de son message. La portée symbolique a dépassé le cadre médiatique : elle a reçu une lettre personnelle de la reine Camilla, signe d’une reconnaissance institutionnelle rare pour une affaire étrangère. Quant aux critiques littéraires britanniques, elles soulignent la sobriété du récit et sa force morale. Des organisations de soutien aux victimes au Royaume-Uni ont salué la publication du livre comme un message d’espoir pour les survivantes.
« Le plus douloureux pour moi, c’était de prévenir mes enfants »
Gisèle Pelicot
Pour les Français expatriés au Royaume-Uni, cette réception révèle quelque chose : cette affaire, qui aurait pu servir de preuve d’un dysfonctionnement français, s’inscrit dans un débat britannique déjà existant sur le consentement, la justice et la responsabilité collective, la France n’étant pas pointée du doigt mais observée comme un pays confronté aux mêmes questions que les autres.
Lorsqu’elle a quitté la scène du Royal Festival Hall, le public s’est de nouveau levé. Une seconde ovation, nourrie et prolongée, a accompagné la sortie de Gisèle Pelicot. Ce n’était pas l’enthousiasme bruyant d’un lancement de livre à succès : c’était une reconnaissance grave et collective. (Gisèle Pelicot « Et la joie de vivre » – Editions Flammarion )
À Londres, la voix de Gisèle Pelicot a résonné comme une pluie d’éclats de mots, brisant le silence et traversant les murs du Royal Festival Hall. « Nous sommes convaincus que sa voix dans ce livre parlera à beaucoup, pour les années à venir », assure Stuart Williams, directeur de publication chez The Bodley Head (The Guardian). Ce soir-là, le public n’a pas seulement applaudi une survivante : il a aussi reconnu le courage de toute société prête à affronter ses ombres et à écouter les éclats de vérité.
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Auteur/Autrice
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Alexander Seale est franco-britannique. Né et habitant au Royaume-Uni, il est correspondant pour lesfrancais.press, LCI (France) et LN24 (Belgique) à Londres.
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