A Buenos, Boca pleure, River danse, mais sous la pluie

A Buenos, Boca pleure, River danse, mais sous la pluie

décembre 13, 2018 0 Par La rédaction

C’est l’été. On annonçait 30/32. Dans les rues de la Boca, tout le monde était prêt. Se payer River. En finale. Dans la finale des finales, celle de la Copa Libertadores, qui réunit tous les clubs d’Amérique du sud. Il y a quatre ans, River avait –injustement- éliminé Boca en quart de finale sur tapis vert. Au match retour, à la Boca, les joueurs de River avaient été assiégés dans le stade. Quand ils avaient pénétré dans l’arène, par un petit tunnel en plastique gonflable, des malins avaient diffusé par le toit un gaz toxique. Ils étaient sortis sur la pelouse, pleurant, crachant, suffocant. Les arbitres aussi. Match annulé avaient dit ceux-ci. Soixante mille personnes n’étaient pas de cet avis. Heureusement les douves protégeaient arbitres et joueurs de River des supporteurs qui avaient pris le contrôle de la Bombonera, stade mythique de Boca junior, où les places n’avaient pas de prix : il fallait être socio pour y entrer. « Ma vie pour toi Boca !» criaient-ils. Pour l’instant, c’était celle des joueurs de River et des arbitres qui tenaient aux douves et aux quelques stadiers qui n’avaient pas déserté et entouraient timidement les joueurs dans le rond central. Les joueurs de Boca acceptèrent d’entrer sur la pelouse pour protéger ceux de River au cas où. Les hélicoptères intervinrent. La police aussi. Au bout de trois heures, ils purent faire sortir les assiégés. Boca perdit le match sur tapis vert. Injuste. River avait continué son chemin et gagné la coupe. Affreux.

River est le club du nord de Buenos aires. Fondé par les Anglais, donc snob et riche. Boca a été créé par des italiens, des Génois, au sud, sur le port. Pauvres et populaires. River a plus de titres : 36 championnats contre 33. Mais Boca prétend avoir pour supporters la moitié de l’Argentine plus un. Les relations entre les deux clubs sont donc ce qu’elles doivent être. Alors cette fois, retrouver en finale de la Coupe River, c’est le match des matchs. Le Président de la République Macri, ancien Président de la Boca, a dit qu’il n’avait pas voulu çà : avec le G20, il devait avoir autre chose en tête. Mais avant le match aller, avant le G20, il prit trois jours de repos pour faire baisser la tension et voir le match dans une hacienda, loin de tout. Et le match aller ne donna rien. 2-2. Pas de but à l’extérieur compte double comme en Europe.

Retour à River. La vraie finale. Le match du siècle. Les billets se vendent et se revendent à prix d’or. Le bus de la Boca traverse la ville, s’approche du stade, subit une attaque bien montée. Deux joueurs sont blessés, dont le capitaine. Match annulé, reporté. Crise. Boca tient sa revanche et demande la victoire sur tapis vert. Sauf que l’incident ne s’est pas produit dans le stade, sous la responsabilité du club, comme il y a quatre ans, mais dans la rue, sous la responsabilité de la police. Les rumeurs courent la ville. L’une d’elle affirme que les dirigeants de River ont refusé à un gros bonnet local le vente des billets à laquelle il procédait habituellement. Il en aurait fabriqué des faux, par milliers. Les dirigeants de River l’auraient dénoncé à la police, qui l’aurait arrêté. Et lui aurait demandé à la police de relâcher le cordon de surveillance à un certain endroit, de quoi permettre à ses hommes d’attaquer la car. Coup double : punir les dirigeants de River et taper les joueurs de la Boca.

Une autre rumeur dit que ce sont les dirigeants de la Boca qui ont organisé l’assaut. Coup triple : gagner sur tapis vert, se venger de la décision injuste d’il y a quatre ans, faire perdre des recettes à River. Que du bonheur. Il y a des dizaines d’autre rumeurs qui expliquent tout, selon les quartiers et les jours.

La décision tomba, injuste, évidemment : le match serait rejoué, ailleurs. A Madrid. Pour une Coupe qui s’appelle Libertadores , revenir à la capitale des vice royautés ne manque pas de sel. Les deux Présidents, pour une fois unis, dénoncèrent ce choix inique. River qui se voyait privé de son stade, et du soutien de ses supporters, La Boca devait quitter l’Argentine. Le lendemain de cette protestation commune historique, le Président de Boca réitéra sa demande de victoire sur le tapis vert, au grand étonnement de son collègue de River. Accord rompu. Le match eut donc lieu à Santiago Bernabeu, le stade du Real de Madrid, avec seulement 65.000 personnes, plusieurs rangés devant séparer les supporteurs de River de ceux de la Boca. Le prix des places ne signifiait plus rien.

A Buenos, tout le monde se préparait. A la Boca principalement. Tout le quartier vit avec le club. Un provocateur a déroulé un drapeau de River de son balcon le long d’un immeuble. La foule, scandalisé  vocifère. Les voisins du dingue et traitre s’inquiètent. Ils vont parlementer pour sauver l’immeuble. Les cafés s’emplissent comme les rues. Les télés sont placées dehors. Tous portent des sigles, casquettes, tee-shirts, foulards, tatouages de la Boca mi amor. On les aura. Le match, dans cet ailleurs qu’est Madrid, commence sous les chants des rues et des cafés de Buenos : Delante o, delante o ! Et çà marche. Contre attaque, Pepe écarte un, deux défenseurs, trompe le gardien, jette un regard noir de tueur en guise de signe de joie au défenseur de River abattu. La ville crie. Enfin, sauf à River, où le silence permet de ne pas céder à la panique. Deuxième mi-temps, Pepe sort. Erreur tactique. Les joueurs de River se lâchent. Faute dans la surface. Bien sûr il y avait peno. Pour River. C’est un signe : Les dieux du foot ont privé River du peno en aveuglant l’arbitre. C’est dans la poche. Poche trouée des pauvres de la Boca. A force de reculer, la Boca cède. 1-1.

Cède et craque. Un défenseur tacle un peu fort. Deuxième fois, deuxième jaune : expulsé. Boca joue à dix. Fin du match. Prolongation. Un supplice. La Boca défend. River pousse. Tenir jusqu’aux tirs au but. Non : deuxième but de River. Carlos Tevez, ancienne star mondiale rentre pour la Boca. Le football est une foire aux miracles. A dix, Boca se lance à l’assaut, gardien compris. Tout est possible. Tir sur le poteau. Aie, mauvais signe. Il reste deux minutes. Corner. Le gardien de la Boca est monté à l’attaque. Raté. La balle file dans les pieds d’un joueur de River qui court vers le but adverse, vide. 3-1. Fini. La pluie tombe à Buenos. L’orage gronde. Les rues de la Boca pleurent et se vident. Au moins, à l’Obélisque, au centre de la ville, ceux de River seront trempés. Quelques milliers qui finiront sous les gaz lacrymogènes. Cela montre bien que le ciel les maudit même quand ils gagnent. Les dieux sont avec nous. S’ils redescendent sur terre ce sera à la Boca. Comme Maradona.

La rédaction

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